XABI MOLIA : "MON MODÈLE, C’ÉTAIT LE FANTASTIQUE POÉTIQUE DE BUSTER KEATON"

Xabi Molia : "Mon modèle, c’était le fantastique poétique de Buster Keaton"

Un entraineur de foot et un comédien de seconde zone s’embarquent dans une quête du Graal à l’envers... Comment avez-vous eu l’idée d’une histoire aussi singulière ?

La première version du scénario doit dater d’il y a huit ans, avant 8 fois debout, mon premier long-métrage. Je ne sais plus très bien comment est né ce projet. Je me souviens juste qu’à l’époque, je venais d’être maudit par un moine bouddhiste ! Je faisais un voyage dans l’ouest de la Chine et j’ai pris une photo à l’intérieur d’un temple.

Je l’ignorais mais c’est apparemment un immense sacrilège. Un lama vociférant s’est approché de moi et, dans un anglais très expressif, il m’a annoncé que j’allais être très très malheureux jusqu’à la fin de mes jours, mais aussi au-delà : une fois en terre, mon corps serait continuellement mordu par toutes les petites créatures du sous-sol. La malédiction intégrale, quoi.

Je vous assure que c’est le genre de pronostic qui finit par vous perturber. De retour en Europe, chaque fois que je ratais un truc ou que je tombais sur un type désagréable, je ne pouvais pas m’empêcher de penser : « Est-ce que c’est encore un coup du lama ? » Et ça a sans doute été le point de départ de l’écriture : quand plus rien ne va, comment y fait-on face ? Qu’est-ce qu’on se raconte, à quelle explication se raccroche-t-on ?

Votre film est une comédie marquée par la fantaisie, mais qui laisse aussi filtrer des notes plus graves. Pouvez-vous définir le genre hybride et original auquel il appartient ?

La comédie l’emporte largement, mais j’avais envie qu’on déborde les catégories, qu’on ne s’interdise rien. Avant le tournage, je disais à mon équipe : « On va faire un film joyeux sur des gens qui vont mal ! » C’était indispensable, pour moi, de voyager librement, comme dans 8 fois debout , entre le rire et l’émotion, et tant pis si on ne sait plus comment étiqueter le film.

L’humour m’intéresse quand il transporte avec lui des questions essentielles, comme celle de savoir quoi faire, quand la mort vient, de ce qui nous reste à vivre. Mais je n’invente rien : chez Chaplin, dans Le Kid par exemple, on est toujours entre rire et larmes. Ce sont ces films-là qui me touchent le plus.

Et pourquoi avoir choisi ce titre épique, Les Conquérants ?

C’est un titre en partie ironique, mais en partie seulement. Galaad et Noé n’ont pas franchement des profils de conquérants. En même temps, le film n’est pas une parodie, c’est à sa manière un film d’aventure, dans lequel deux hommes comme vous et moi sont conduits malgré eux à accomplir des exploits. Ce sont des personnages en reconquête d’une vie qui est en train de leur échapper. Bon, leur problème à eux n’est pas très commun, c’est sûr...

Ils se retrouvent au cœur d’un récit fantastique.

Oui et non. Le cinéma fantastique, ce n’est pas vraiment ce que je visais. C’était même plutôt le contraire. Je voulais traiter le Graal de manière assez prosaïque. En fait, les éléments extraordinaires, ça devient drôle quand vous commencez à les prendre au sérieux : concrètement, si ça m’arrivait, je ferais quoi ?

Ça m’amusait d’imaginer deux types en train de manger un kébab et de discuter de leur problème de Graal comme on parlerait d’un dégât des eaux. De toute façon, si vous mettez le Graal entre les mains de Denis Podalydès, plutôt qu’entre celles de Harrison Ford, vous allez forcément obtenir quelque chose de décalé. Et c’est sur ce mode-là que je voulais traiter le fantastique.

Le décalage, mais pas le désenchantement...

Exactement. Les objets qui nous font rêver, quand on met la main dessus, c’est toujours un peu... pas forcément décevant, mais pas comme on l’imaginait. Quand j’ai commencé à écrire le film, je voulais mettre de côté l’aspect attendu du Graal, mystique et grandiose, mais je me disais que ce serait dommage de se priver d’un peu de magie.

D’où l’idée d’en faire quelque chose d’humble mais qui produit de la légèreté. Littéralement, puisque, quand ils le tiennent, les personnages s’envolent ! Je voulais faire un film bondissant. Mon modèle, c’était le fantastique poétique de Buster Keaton, par exemple dans Cadet d’eau douce , quand il décolle à bord d’un arbre arraché par l’ouragan.

Dans votre film, les personnages féminins, même s’ils ne sont pas au premier plan, sont tous des personnages vaillants, ce sont des femmes conquérantes. Pour quelles raisons avez-vous choisi de porter un tel regard sur ces femmes ?

iIl n’y a qu’au cinéma, franchement, que ça fonctionne encore, le partage classique entre hommes forts et femmes faibles. Dans la vie, dans la mienne en tout cas (j’ai trois soeurs-bulldozers), c’est plutôt tout le contraire. Alors, dans le cadre d’un film d’aventure, c’était amusant d’inverser le cliché patriarcal : Galaad et Noé ne sont pas taillés pour l’action, malgré des prénoms qui les relient à une tradition héroïque, à un héritage écrasant. Tandis que les jeunes femmes qu’ils croisent, elles, ont de l’aplomb et du caractère, des héritières d’ Errol Flynn en quelque sorte !

Pourquoi vos héros sont-ils demi-frères ?

Ma sœur aînée a dix ans de plus que moi, elle a quitté la maison alors que je n’avais que six ou sept ans. On ne se voit pas souvent, elle est chef d’entreprise, vit à Bordeaux, a un faible pour Alain Juppé... On ne se ressemble pas beaucoup, c’est le moins qu’on puisse dire ! Ce qui nous unit est complètement arbitraire : ce sont nos parents... et en même temps c’est d’une force incroyable. C’est ma sœur, on s’aime !

J’avais envie de faire un film sur ce genre de relation inexplicable qui nous dépasse. Un film sur ce que c’est que d’avoir en partage quelque chose de totalement accidentel et d’absolument nécessaire à la fois. Car on ne peut pas ne pas être frère et sœur. Galaad et Noé, c’est l’expression de ça : beaucoup de dissemblances et en même temps des éléments communs, un père et sans doute davantage, malgré tout, malgré eux.

A la réalisation, comment exprimez-vous cela ?

Pour moi, Les Conquérants est un film de cohabitation. Ça détermine le cadre, le montage, le traitement des contrastes. Au début, le montage alterné suit deux personnages qui ne sont pas ensemble, pas du tout dans la même vie, et pourtant déjà en miroir dans le même récit, qui avance et va les réunir. Cela a imposé par ailleurs très vite le format scope, qui me permettait de les tenir dans le même cadre.

La première image du film, les deux héros en marche, ensemble mais pas sur le même plan, donne déjà un aperçu de tout ce que le film va déployer : des ressemblances, des différences, un jeu d’échos et de désaccords, organisés dans un cadre commun. L’absence du père a également déterminé un travail sur le hors champ. Il n’est pas là mais on sent son ombre portée tout au long du récit. Et beaucoup d’événements, liés au poids du destin, se sont mis à fonctionner comme ça : le match de foot, l’accident de moto, l’ours qui rôde...

Au fond, avec cette affaire de malédiction, donc d’interprétation, Les Conquérants est aussi une histoire de regard qu’on porte sur le monde. Ce qui peut passer dans les yeux des comédiens, c’était mon obsession.

Que vous a apporté Denis Podalydès ?

J’ai repris le scénario des Conquérants juste après le tournage de 8 fois debout , avec l’envie de prolonger notre collaboration. Quand on connaît un comédien et qu’on écrit spécialement pour lui, on a envie à la fois de retourner vers le territoire où il excelle – chez lui, c’est la clownerie élégante, une vraie délicatesse aussi dans l’expression des sentiments – et, en même temps, on rêve de l’emmener vers des endroits où le spectateur n’a pas l’habitude de le retrouver.

Cette fois, je voulais le voir dans un registre émouvant, aux prises avec une question grave, mais qu’on traiterait avec pudeur. Et puis bon, il y avait aussi un vrai plaisir à l’embarquer dans mes montagnes, au Pays Basque, en habit de randonneur, loin de la Comédie Française !

Et Mathieu Demy, comment l’avez-vous choisi ?

Au départ, je l’imaginais comme un cousin de cinéma de Denis, un de ces comédiens français, et il n’en y a pas tant que ça, capables d’un jeu à la fois drôle et raffiné, qui véhiculent une fragilité juvénile, aussi. Bref, je voyais Mathieu comme un alter ego de Denis, ce qui était idéal pour un film sur la fraternité. Mais ce qui était encore mieux, c’est que je me trompais complètement !

Bien sûr, Mathieu est capable de tout ça. Mais je l’ai rencontré à un moment de sa carrière où il en avait un peu marre de cette image de Petit Chose. Il a débarqué sur une grosse moto, avec sa boucle d’oreille et ses cheveux gominés... Il porte aujourd’hui quelque chose de très physique, d’athlétique, que je ne soupçonnais pas du tout. Et ça a vraiment enrichi le personnage, en accusant le contraste avec celui que jouait Denis.

D’autant que vous lui faites chanter la chanson de Rio Bravo [Howard Hawks]... C’est votre héros de western ?

J’étais fou de joie quand on a acquis les droits de la chanson ! Je pars du principe qu’il faut assumer ses influences. Avec la randonnée de deux hommes dans les grands espaces, je revenais à l’évidence, que je le veuille ou non, au western américain, qui m’accompagne depuis toujours. Alors pourquoi faire semblant de l’ignorer ? Et en même temps, un western français (ou basque), on se demande bien à quoi ça peut ressembler...

Ça ne peut que dysfonctionner, et c’est ça qui est intéressant. Pour moi, la scène où il chante, c’est un de ces moments indécidables que je cherche à créer : on a affaire à un frimeur qui roucoule pour séduire des filles, mais aussi à un fils qui reprend l’héritage des chansons du père. Si ça peut être à la fois risible et touchant, c’est bien, non ?

FILM

Les Conquérants
France - 2013 - 1h36min - Comédie
avec Denis Podalydès, Mathieu Demy, Christian Crahay, Julie Kapour, Michel Dubois, Michel Molia, Xabi Molia, Charlotte Krenz, Christelle Cornil

Galaad et Noé se retrouvent à l’enterrement de leur père. Demi-frères, ils n’ont pas grand-chose en commun, si ce n’est une collection d’échecs personnels. Persuadé que le mauvais œil les poursuit depuis que leur père a dérobé une relique sacrée, Galaad convainc…