THOMAS SALVADOR : "PAS SÛR QUE VINCENT SOIT UN SUPER-HÉROS"

Thomas Salvador : "Pas sûr que Vincent soit un super-héros"

Quelle est la genèse de ce premier film très atypique dans le cinéma français ?

Le film est parti d’une image que j’avais en tête, celle d’un corps immergé qui glisse dans un cours d’eau très étroit et peu profond, le type d’endroit où l’on se trempe juste les pieds mais où personne n’aurait l’idée de se baigner. Cette image originelle contenait déjà l'idée de décalage et d’incongruité propre à Vincent, que l’on retrouve quand par exemple il se trempe le soir dans un bassin ou dérive dans le canal. À cette image s’est associé mon goût pour le travail sur le corps et le mouvement, et l’idée d’un homme dont les aptitudes décuplent au contact de l’eau s’est vite imposée. Le héros du film allait donc faire des choses extraordinaires !

Le film convoque immanquablement la figure du super-héros. Aviez-vous envie de renouveler le genre, en contournant ses codes comme en faisant abstraction, par exemple, de la scène de trauma qui explicite l’origine du pouvoir du héros ?

Mon intention n’était pas de me positionner par rapport à un genre préexistant. Mais dès lors que je mettais en scène un héros doté de « pouvoirs », je savais que la connexion se ferait d’elle-même. L’absence de la scène de découverte du don provient simplement de ma volonté d’inscrire le récit au temps présent. Ce sont les actions des personnages qui nous guident, et non l’attente d’une révélation. Peu importe d’où viennent les forces fantastiques de Vincent, ce qui compte est ce qu’il décide d’en faire et où cela le conduit. En deux mots, je préfère le cinéma du comment à celui du pourquoi !

J’aime beaucoup les récits de super-héros, que je lisais dans Strange quand j’étais petit, et que je vais voir aujourd’hui en salle. Mais pour être tout à fait honnête, je ne suis pas sûr que Vincent soit un super-héros, dans la mesure où il ne considère pas ses aptitudes extraordinaires comme un pouvoir, et n’envisage pas qu’elles lui aient été « données » dans un dessein précis. Il est pris dans sa propre vie d’homme, sa nécessité de composer au quotidien avec ce qui le différencie, et ne se sent donc investi d’aucune mission. Le fameux adage de Spiderman « À grand pouvoir grandes responsabilités » ne rime à rien pour Vincent, sans pour autant que cela soit égoïste.

Et puis je me demande quel super-héros pourrait être Vincent... Il y a certes cette évidence de l’eau qui convoque la pureté, les origines du vivant ou la puissance de la nature, mais concrètement, que pourrait faire Vincent à part être un super maître-nageur ou un champion olympique malhonnête ? Vous imaginez un super-héros uniquement opérationnel les jours de pluie ou contraint de « patrouiller » un pack d’eau minérale à la main ?

Il y a néanmoins quelques clins d’œil...

Bien sûr, il y a quelques références comme le baiser inversé de Spiderman 2, avec cette fois-ci l’amoureuse qui a la tête en bas... Il y aussi la pseudo transformation à la Hulk, et peut-être d’autres qui m’auraient échappé ! Lorsque Vincent essaie une combinaison de plongée, on y voit certes l’essayage du costume de super-héros, mais ce moment correspond aussi à une nécessité de l’histoire : Vincent se prépare tout simplement à affronter le froid de l’océan.

L’empathie que nous ressentons pour les personnages, y compris dans les scènes d’action, est sans doute due au traitement réaliste, qui contribue également à la poésie du film...

J’aime beaucoup le cinéma fantastique, surtout lorsque le surnaturel fait irruption dans un environnement vraiment réaliste. Il me semblait évident, pour que le personnage de Vincent nous saisisse lors des séquences « fantastiques », qu’il évolue dans un monde qui nous est proche. C’est donc naturellement que je l’ai inscrit dans ce quotidien-là, avec ces petits boulots et cette vie de village. Je sentais qu’il ne fallait pas tendre vers le spectaculaire à tout prix. Les performances du héros, bien qu’extraordinaires, devaient paraître vraisemblables et naturelles, d’autant plus que les aptitudes de Vincent restent exclusivement « humaines »... En effet, il ne peut ni cracher du feu ni voir à travers les murs, mais « seulement » mieux sauter, nager, courir, soulever, et pourquoi pas faire l’amour...

J’ai tenu à tourner le film en décors naturels et à recourir à des effets mécaniques. En soumettant Vincent à un véritable effort et en le confrontant à la résistance de l’eau ou à la gravitation, nous préservons sa matérialité, sa fragilité. En le faisant sauter sur une camionnette avec une vraie dynamique de saut, plutôt que par-dessus un immeuble de 10 étages et donc nécessairement en numérique, nous parvenons à conserver sa dimension humaine, et ainsi sa proximité avec le spectateur. Cet aspect très ludique et artisanal du cinéma des origines est très présent dans mon envie de faire des films. La conception de ces techniques s’est faite parallèlement à l’écriture du scénario.

Comment avez-vous réalisé les trucages pour les exploits de votre personnage quand il est au contact de l’eau?

Cela relève du secret de fabrication ! Mais je peux dire qu’il s’agit d’effets «à l’ancienne», proches du cirque et de la magie, et tous réalisés dans les vrais décors, et sans une goutte d’eau numérique!

Vous êtes l’acteur de vos courts-métrages, avez-vous toujours envisagé de jouer le rôle de Vincent ?

Au début de l’écriture, oui... D’abord parce que j’ai pris l’habitude, pour ne pas dire le goût, de jouer dans mes films, et ensuite parce que je considère chaque film comme une occasion d’apprentissage et d’expérimentation. J’étais donc très excité à l’idée de me mettre à l’eau pour tester ces effets aquatiques. Par la suite, je me suis dit que ça allait être compliqué, pour un premier long-métrage, d’occuper plusieurs postes à la fois...

Et puis j’avais une grande crainte de la parole et des dialogues, même s’il y en a peu... J’ai donc rencontré des acrobates-acteurs et des acteurs « physiques », car il m’importait que ce soit un seul et même corps qui embrasse l’héroïne et fasse des sauts de dauphin. Mais quand nous avons su que le film allait se faire, il nous a semblé évident, à ma productrice et moi, qu’il fallait que ce soit moi qui joue... Et puis je pense qu’un visage inconnu renforce le caractère énigmatique de Vincent.

Il y a peu de dialogues dans le film...

C’est vrai, mais cette économie provient d’un penchant naturel lorsque j’écris, et non d’une volonté théorique. Et puis Vincent passe beaucoup de temps seul alors il y a une certaine logique à cela ! Je voulais que la mise en scène donne à voir en un coup d’œil ce qu’il y a à comprendre d’une situation et de ses enjeux. Et ces silences, même s’ils sont relatifs puisqu’il y a les respirations, les regards et les attitudes des acteurs, donnent de la valeur à la parole quand elle advient.

De ces silences et de ce temps parfois suspendu il ressort une grande douceur, que l’on retrouve dans les rapports humains, je pense ici à « la plus longue caresse du monde »...

Il y a de l’altérité et de l’hostilité dans le film, mais je ne voulais pas qu’elles soient dominantes. Je suis convaincu que l’on peut parler de sujets importants sur un mode doux... Et compte tenu de sa pudeur, Vincent ne peut qu’aller vers une amoureuse et un environnement bienveillants, prêts à le recevoir...

Vincent exerce des petits métiers et promène son don exceptionnel de chantier en chantier. Avez-vous voulu faire un film sur la marginalité ?

Vincent se met lui-même à l’écart du fait de sa différence, mais le film nous montre également son envie d’aller vers les autres. La question est pour Vincent de savoir quoi faire de cet élément qui le constitue, le taire à jamais et vivre dans l’isolement, ou prendre le risque de l’amour, de l’amitié et donc du partage. Vincent est un personnage ambivalent, mû par des élans contradictoires et très humains. Il est à la fois honteux de ce qu’il est, mais parfois aussi très fier. Je pense ici à cette séquence dans la piscine où il se montre carrément un peu frimeur...

Mais au final, Vincent a vraiment envie d’exister tel qu’il est mais sans être isolé du reste du monde. Cet aspect du film rejoint pour moi un enjeu de cinéma puisqu’il pose la question du regard de l’autre, donc du point de vue. Vincent a peut-être besoin de ce renvoi d’image pour s’accepter lui-même... D’ailleurs, le titre du film évoque la normalité dont Vincent se revendique : il n’est pas un monstre puisqu’il n’a pas d’écailles...

Le quotidien et l’environnement du personnage donnent au film une dimension sociale, est-elle importante pour vous ?

Bien sûr. Elle découle de la nature même de Vincent, dont l’intégration au monde passe par la marge, l’itinérance et une certaine forme de précarité. J’ai cependant tenté d’équilibrer cette dimension du film, pour qu’elle ne devienne ni un « message » ni un simple arrière-plan, mais une réalité liée aux personnages.

Vincent semble avancer et évoluer dans ce film, prendre des décisions importantes quant à sa vie.

Le temps du film est pour Vincent le temps des choix. Il choisit de vivre près de l’eau, de faire confiance, à Lucie notamment, et de partager son secret sans qu’on l’y force. Il est guidé par la question de savoir ce qu’il veut être, comment et avec qui. Ce sont des choix qui le font devenir adulte, et homme.

Votre partenaire Vimala Pons, qui interprète Lucie, est très à l’aise avec son corps, de même que Youssef Hajdi. En quoi était-ce important de vous entourer d’acteurs physiques ?

Je ne le savais pas avant de les rencontrer, mais ce n’est sans doute pas un hasard... J’avais vu Vimala dans La Fille du 14 juillet, et l’avais trouvée très vive et spontanée. Elle correspondait parfaitement à la Lucie que j’imaginais, libre et surtout pas groupie de Vincent ! Cette impression s’est confirmée quand je l’ai rencontrée, mais ce n’est qu’après coup que j’ai découvert qu’elle était également artiste de cirque. J’avais vu Youssef dans Hallal Police d'état et dans la série Platane, et il se trouve qu’il est un formidable danseur... En les rencontrant, j’ai tout de suite su qu’ils seraient à même de prendre en charge ces personnages dont le caractère, voire la psychologie, est pour l’essentiel dite par les corps. J’étais très en confiance avec eux.

Les acteurs principaux incarnent des styles de jeu très divers, tout en s’accordant avec votre jeu de non-acteur...

Lucie a une façon d’être à l’écoute, d’être curieuse, un peu rohmérienne et avec légèreté, Driss s’inscrit dans un jeu plus naturaliste et le gendarme, un peu ahuri, a l’air de sortir d’un Comic’s... Je n’ai surtout pas cherché à gommer cette variété de registres, qui permet à chaque personnage d’exister dans sa singularité, comme si chacun débarquait avec ce hors champ qui lui est propre et le fait exister immédiatement.

Il y a aussi une dimension burlesque dans le film, qui nous fait penser à Buster Keaton... Comme lui vous effectuez vous-même les cascades. D’où vient ce désir de vous engager physiquement dans vos films ?

J’aime beaucoup les films de cinéastes dits burlesques, Keaton mais aussi Chaplin, Jacques Tati et d’autres encore. Ce qui me fascine chez eux c’est leur croyance dans la mise en scène. Ils cherchent à ce que le rythme et l’énergie des séquences proviennent de l’intérieur même du plan, et non seulement du montage... Si ces cinéastes, auxquels peut s’ajouter Nanni Moretti – même si la parole joue un plus grand rôle chez lui... – sont également acteurs de leurs films, c’est sans doute qu’ils éprouvent le besoin de porter eux-mêmes ce rythme au cœur de leur dispositif. La dimension physique de mes films est liée à mon goût pour le cinéma de mouvement, mais aussi à mes pratiques, comme l’acrobatie, qui viennent nourrir mon travail. Et puis il y a ce besoin que j’ai d’éprouver de l’intérieur ce que je cherche à exprimer. Ce n’est peut-être qu’un hasard, mais le premier film que j’ai vu en salle, quand j’avais trois ans, était Fiancées en folie de Buster Keaton...

La nature est également très présente dans le film...

La nature, et notre rapport à elle, sont effectivement au cœur du film. Le don de Vincent découle directement de cet élément originel qu’est l’eau. Vincent tend vers une certaine harmonie, du moins y aspire. Il veut vivre pleinement dans ce monde, avec les autres bien sûr, mais aussi avec la nature, ses forêts, le vent, ses rivières... La séquence de rencontre avec le renard, par exemple, est l’une des premières que j’ai écrite. Mon intérêt pour la question environnementale n’y est sans doute pas étranger...

Comment avez-vous pensé la bande originale du film ?

Je ne voulais pas de partition musicale, parce que je souhaitais que les ambiances, les bruissements des feuillages, les mouvements d’eau ainsi que les respirations jouent un rôle important. La seule musique créée pour le film est celle qui accompagne le trajet jusqu’aux Gorges du Verdon. J’ai demandé au flûtiste Jocelyn Miennel d’improviser sur ces images une musique qui lance le film, à la fois dynamique et ouverte. Je savais également que je voulais de la musique pour accompagner la fin du film. Le morceau du générique est un morceau de funk nigérian de 79, "Fantastic Man" de William Onyeabor. Je ne voulais pas d’une musique grave, je souhaitais qu’on sorte du film légèrement, presque en dansant...

Parlez-nous de cette fin justement, qui bien que sous forme de fuite, est également un moment de liberté.

Vincent s’enfuit et traverse l’Atlantique à la nage, car il ne veut pas devenir une bête curieuse, ou pire encore être enfermé. Mais je ne voulais pas que la fin du film soit fataliste. Malgré sa fuite, et sans doute parce qu’il a vécu de belles rencontres le temps du film, Vincent ne renonce ni à l’amour – il a demandé à Lucie de le rejoindre – ni à ce qu’il est. Il ne va pas se réfugier dans le Sahara mais choisit une nouvelle région riche en lacs et rivières, qu’il découvre en souriant. Il s’offre la liberté de pouvoir être qui il souhaite.

 

FILM

Vincent n'a pas d'écailles
France - 2013 - 1h18min - Comédie dramatique
avec Thomas Salvador, Vimala Pons, Nina Meurisse, Nicolas Jaillet, Youssef Hajdi, Louis-Emmanuel Blanc, Najim Sofalk, Paul Mondini, Rémy Ventura

Vincent a un pouvoir extraordinaire : sa force et ses réflexes décuplent au contact de l’eau. Pour vivre pleinement ce don, il s’installe dans une région riche en lacs et rivières et isolée. Lors d’une escapade aquatique, il est surpris par Lucie dont il tombe…