SYLVAIN CHOMET : " UNE APOLOGIE DE LA DROGUE, DU BOUDDHISME ET DU UKULÉLÉ"

Qu’est-ce qui vous a poussé à passer du cinéma d’animation à ce long métrage en prises de vues réelles ?

Tourner avec des acteurs est un rêve d’enfant mais je pensais ne jamais pouvoir le réaliser : je viens du dessin ; pour moi, c’était un autre métier. C’est Claudie Ossard qui m’a donné ma chance en 2006 en me proposant un épisode de Paris je t'aime. L’animation coûtant plus cher qu’un film en vues réelles, le financement du projet a été difficile et, l’argent enfin obtenu, s’est posé le problème des délais, beaucoup plus longs que pour les autres courts métrages du programme. J’ai alors proposé à Claudie de réaliser le film en vues réelles. Tour Eiffel a été une expérience fondatrice : je me suis vraiment senti dans mon élément.

C’est à ce moment-là que vous avez décidé de sauter le pas ?

Oui. À cette époque, je travaillais sur L’Illusionniste, d’après un script de Jacques Tati. Et Claudie Ossard connaissait justement très bien Tati auquel elle avait fait tourner des pubs. Nous avons développé une amitié autour de cette passion commune pour l’homme et son cinéma. Je lui ai parlé d’Attila Marcel. Elle a dit "Banco".

Attila Marcel est d’abord une chanson qu’on retrouve dans la bande originale des Triplettes de Belleville.

Un jour, j’ai eu l’idée du titre. Je l’ai noté sur un post-it que j’ai laissé traîner sur la table de la salle à manger en pensant : "Ce sera un film !". Nous étions en 2000, je travaillais sur Les Triplettes et m’est venue cette chanson - "Moi mon homme c’est un vrai / C’est un dur, un balaise / Je vois la mort de près / Dans ses yeux de braise / Il me fait ce que personne n’ose / Il couvre mon corps d’ecchymoses / Il m’assomme, Il m’poche les yeux / Il m’fait la vie en bleu" - ce pastiche d’Edith Piaf qui est effectivement sorti dans la BO des Triplettes. Attila Marcel a ensuite vécu sa vie sur YouTube.

Vous n’aviez alors pas de scénario ?

Des bribes ; quelques scènes – celles du cours de danse notamment avec ces gens aux physiques incroyables existaient par exemple, sous la forme d’esquisses. Je savais aussi qu’il serait question de catch et qu’il y aurait beaucoup de musique. Je ne pars jamais avec une idée préconçue lorsque je démarre l’écriture d’un projet. Disons que je procède comme un archéologue : je trouve un petit bout d’os et me dis qu’il y a sûrement quelque chose en dessous. Chaque petit détail m’amène ensuite à découvrir le reste.

Attila Marcel est l’histoire d’un jeune homme qui vit sous la coupe de ses tantes et dont l’affect est resté bloqué à l’âge de deux ans, à la mort de ses parents.

Ses tantes ont fait le contraire de ce qu’une mère doit faire : elles l’ont étouffé sans essayer de comprendre qui il était réellement ni ce qu’il voulait faire. Il ne sait plus ce qu’est l’affection depuis la disparition de sa mère. Au fond, le film est toute l’histoire de sa relation avec les femmes : sa mère, ses tantes, Madame Proust, avec laquelle il tisse un vrai lien amoureux et qui est une sorte de femme universelle, et évidemment Michelle, la petite violoncelliste chinoise.

Le personnage de Madame Proust est incroyable.

C’est l’antidote des tantes ! Chez elle, on est vraiment dans la lumière ; tout le contraire de l’appartement de Paul et de ses tantes, très sombre, très propre, très nu (à part quelques tableaux d’ancêtres), sinistre quoi ! Quand Paul le découvre, il est d’ailleurs ébloui, il a mal aux yeux.

Au début de l’écriture, Madame Proust était le personnage central du film et c’est Yolande Moreau, avec qui j’avais tourné Tour Eiffel, qui devait l’interpréter. Peu à peu, l’arrivée de Guillaume Gouix dans le casting et la défection de Yolande ont changé la donne. Claudie Ossard a alors pensé à Anne Le Ny, ce qui était une idée formidable. Des lors, le personnage de Madame Proust s’est développé différemment, en fonction de la sensibilité et la vision très forte qu’Anne s’était faite de Madame Proust. Elle en a fait un personnage très attachant et qui me touche beaucoup. Quant à Paul, il s’est étoffé jusqu’à devenir prépondérant.

Vous évoquiez l’importance prise par le personnage de Paul…

Contre l’avis général, qui le trouvait trop voyou pour incarner un petit-fils d’aristocrate, Guillaume Gouix, que j’avais remarqué sur Internet, s’imposait dans mon esprit : il a quelque chose d’incroyablement touchant dans le regard, je suis tombé amoureux de ses yeux. Guillaume me fait penser à Lino Ventura ; Ventura était extraordinaire dans les emplois comiques et Guillaume a cette même force en lui : ce n’est pas facile de faire rire quand on n’a pas de dialogues !

Revenons à Madame Proust que vous appelez ainsi en référence aux madeleines servies à ses clients en complément des tisanes qu’elle leur administre pour réveiller leur mémoire.

Oui. C’est un petit hommage à l’écrivain et à ses madeleines dont on détourne un peu le sens puisqu’il ne s’agit pas ici de la mémoire olfactive mais de la mémoire auditive. Madame Proust cultive son potager au 4e étage d’un immeuble haussmannien, concocte des breuvages incroyables, milite pour la préservation de la planète et tarifie ses consultations…

Simon Jacquet, mon monteur, dont la femme est psychanalyste, ne cessait de s’exclamer : "Mais c’est totalement un film sur la psychanalyse !" J’ai envie d’ajouter : "Oui, et en plus, ça marche ! Sauf qu’on sait ce qu’elle met dans ses tisanes – on ne cache pas qu’il y ait dedans des traces de LSD. En accroche du film, j’aurais volontiers écrit : Attila Marcel, une apologie de la drogue, du bouddhisme et du ukulélé !". Évidemment Madame Proust a une pratique du bouddhisme très personnelle.

L’entrée de son appartement évoque plus une porte de placard que celle d’une habitation normale. On imagine que c’est plus ou moins un squat. Elle a dû casser un mur pour passer dans un autre immeuble - on voit d’ailleurs des traces de coups de massue dans la salle d’attente. Il y a un côté mystique dans l’appartement de Madame Proust : comme dans la mythologie bouddhiste, il faut traverser un long couloir pour aboutir vers la lumière. Arriver chez elle est comme une renaissance. Elle a dû défoncer les planchers pour planter son potager et le concierge a fermé les yeux tout en sachant que c’était illégal. Lorsqu’elle disparaît, l’appartement devient blanc, la couleur du deuil chez les bouddhistes. Il est vide ; il a perdu son âme.

Avec les personnages des tantes que jouent Hélène Vincent et Bernadette Lafont, on retrouve votre passion pour les vieilles dames : celle de La Vieille Dame et les pigeons, Rose Triplette dans Les Triplettes de Belleville

Les personnes âgées ont une force et une sagesse qui me rassurent. Et elles ont une énergie que bien des gens de 20 ans n’ont pas. En écrivant La Vieille Dame et les pigeons et Les Triplettes, je pensais à ma grand-mère que j’ai peu connue et sur laquelle j’ai beaucoup fantasmé. Pour les tantes, je me suis inspiré d’un dîner auquel un ami m’avait convié alors que j’étais encore jeune homme. Sa famille venait d’un milieu très aristocratique et j’avais été très frappé par la façon dont ces gens et leurs amis parlaient.

À l’origine, je voulais que les personnages des tantes soient interprétés par des jumelles. Puis, quand Hélène Vincent et Bernadette Lafont sont arrivées, j’ai décidé que ce serait simplement deux soeurs. On a tous croisé un jour ce genre de soeurs qui ont passé toute leur vie ensemble, auxquelles on ne connaît pas d’amoureux, qui s’habillent exactement pareil et dont chaque geste semble synchrone avec celui de l’autre. Olivier Bériot, le costumier, a fait un magnifique travail sur leurs costumes ; de la même façon, il a réussi à donner à Guillaume, très costaud physiquement, un côté étriqué qui convient à Paul - on le reconnaît à peine quand il joue Attila Marcel.

Elles sont terribles, ces deux soeurs !

Ce ne sont pas des femmes mauvaises - ce sont les situations qui le sont. Ce qui me plaît dans le film, c’est que tous les personnages restent très humains.

Leur cours de danse est un grand moment.

Il est minable, ce cours ! En plus, elles sont odieuses avec leurs élèves, dont on sent bien qu’ils sont paumés et qu’ils viennent là pour faire des rencontres. Au lieu de les faire s’éclater, elles leur enseignent le menuet !

Chaque fois qu’il est au piano, Paul s’empiffre de chouquettes.

J’aimais l’idée que pour compenser son ennui, Paul mange sans arrêt. Les chouquettes, ça fait des miettes et lorsqu’on commence à en manger une, on ne peut plus s’arrêter. Et puis, rien que la sonorité du mot "chouquette" m’amusait. Dans la bouche de Bernadette Lafont, il devient extraordinaire. Il y a aussi un côté enfantin dans les chouquettes : Paul a le droit d’aller en chercher à la boulangerie et d’aller au parc. Ce sont les seuls moments de liberté qu’on lui accorde. Et c’est ce qui va le perdre ou plutôt le sauver.

Quoiqu’il soit tourné en vues réelles, on retrouve, dans Attila Marcel complètement l’univers des Triplettes de Belleville : la même drôlerie, la même poésie, une certaine noirceur aussi. Je ne voulais surtout pas qu’Attila Marcel donne le sentiment d’être un film dessiné. Il s’agissait au contraire de me détacher du côté graphique de mes précédents longs métrages. Quel que soit le côté farfelu des décors et des situations, tout devait paraître plausible. Mais on n’échappe pas à son style et Attila Marcel est effectivement assez proche des Triplettes. C’est un film avec lequel je me sens une grande filiation. En revanche, j’ai découvert tout ce qu’on ne peut pas avoir en animation : le plaisir des dialogues dont je m’étais éloigné en quittant l’univers de la BD ; celui, plus subtil encore, du jeu – on ne pourra jamais faire jouer un personnage de dessin animé comme on fait jouer un acteur. C’est merveilleux de pouvoir filmer les yeux des comédiens et d’y voir apparaître quelque chose !

Pour en revenir à la noirceur que vous évoquiez, il me semble que je ne pourrais pas faire une comédie sur un sujet joyeux, c’est ainsi, c’est ma sensibilité.

Depuis vos débuts, vous vous réclamez des expressionnistes allemands, du cinéma réaliste italien et des Monty Python. On pense aussi évidemment à Caro et Jeunet…

…qui viennent eux aussi de l’animation ! J’ai vécu pas mal d’années au Royaume-Uni. En fait, je me sens surtout influencé par l’humour britannique ; un humour très noir que je trouve très salvateur.

Avec ce petit côté un peu décalé anachronique qu’on retrouve effectivement dans vos films…

J’aime aller au cinéma pour passer dans un autre univers.

Attila Marcel a été en grande partie tourné dans les studios de Bry-sur-Marne.

Les seules choses qu’on ait tournées en extérieurs sont le cours de danse, que nous avons filmé rue du Cygne, dans les Halles, la façade de l’immeuble des tantes et de Madame Proust, et les scènes du parc, avec cet arbre magnifique, à Levallois-Perret. Il aurait été impossible de créer les décors des appartements de Madame Proust et des tantes ailleurs qu’en studio ; il y avait beaucoup trop d’éléments. Carlos Conti, le décorateur, a fait un travail remarquable.

Il y a toujours une profusion de détails dans vos films ; ce piano surdimensionné, par exemple, dans l’appartement des tantes, qui ressemble à un corbillard…

Ce piano, c’est le deuil de la jeunesse de Paul. Il est d’une laideur incroyable. Je le voyais comme un animal, quelque chose de mauvais. Le salaud du film, c’est lui !

Au quotidien, il devient un véritable instrument de torture pour le personnage ; tout comme cet appareil qu’on lui offre, destiné à muscler les doigts et sur lequel Schumann se serait cassé l’annulaire.

Paul subit le quotidien des concertistes contraints de travailler leur instrument huit heures par jour et celui, plus pénible encore, de ces gamins qu’on force à jouer du piano, qui deviennent très bons techniquement sans avoir véritablement de motivation pour la musique. Sa seule source de bonheur, c’est son petit bureau : dès qu’il l’ouvre, la lumière arrive, tout devient chaleureux.

C’est finalement en retrouvant dans sa mémoire un concert dans un dessin animé de son enfance qu’il parvient à trouver un souffle créateur.

Oui, il trouve enfin en lui la folie nécessaire à la musique.

La musique joue toujours un rôle important dans vos films.

Sans être une comédie musicale – il n’y a que deux passages chantés dans le film, la scène du berceau et celle de la plage, je vois en effet Attila Marcel comme un film musical. Avec Franck Monbaylet, qui a écrit toutes les pièces de piano, nous avons fait en sorte que chaque personnage ait son propre thème, et que chaque musique, y compris le morceau de disco, soit à trois temps : quand on danse sur un trois temps, on se balance, un peu comme lorsqu’on berce un enfant ou que l’on prend quelqu’un dans ses bras. C’est chaleureux ; presque maternel.

Le film, vous le disiez plus haut, fait l’apologie du ukulélé.

J’ai choisi de mettre en scène l’instrument le plus encombrant qui soit - le piano - et la guitare la plus petite au monde - le ukulélé - un instrument formidable, joyeux, et dont je suis, comme des milliers de gens sur la planète, tombé amoureux. C’est le ukulélé qu’on devrait enseigner aux enfants ; pas cette p... de flûte à bec.

Autre clin d’oeil à la comédie musicale, les chorégraphies, très nombreuses.

Elles ont été réglées par Dominique Hervieu, une chorégraphe dont j’avais vu les spectacles à Edimbourg. On trouve, dans sa compagnie, des danseurs aux physiques multiples – des grands, des gros, des maigres – et c’est exactement ce que je souhaitais pour la scène qui se déroule sur la plage. Il fallait que ce soient de vraies personnes qui dansent.

Il y a un petit côté nostalgique à revisiter les années soixante-dix.

Il y a toujours de la mélancolie à retrouver des images de gens qui nous ont quittés. Mais je refuse d’y voir le moindre signe passéiste. Attila Marcel est, au contraire, un film ouvert sur l’avenir.

Parlez-nous du tournage.

J’ai refusé de faire un story-board : je ne voulais pas courir le risque de figer mon travail en revenant aux méthodes du dessin. Du coup, Antoine Roch, mon directeur photo et moi avons beaucoup improvisé sur le plateau et cela donne de la fraîcheur au film. Mais je me refuse à parler de direction d’acteurs : si le casting est bon – et il l’était, grace au talent de Gérard Moulévrier – et si l’envie est là – Hélène Vincent et Bernadette Lafont se sont lancées dans l’aventure comme s’il s’agissait de leur premier film – il n’y a presque rien à faire.

Et le montage ?

Une découverte totale. Lorsqu’on réalise un film d’animation, le montage réserve peu de surprises : c’est presqu’un bout à bout. En vues réelles, c’est un moment infiniment créatif : on peut vraiment faire quarante films à partir du matériel qu’on a tourné. Entre les mains de Simon Jacquet, Attila Marcel est ainsi devenu un film très tendre. Les tantes, par exemple, sont devenues des victimes alors que, sur le papier, j’en avais fait des monstres. J’ai hâte de m’asseoir à nouveau à une table de montage avec Simon.

Vous avez déjà un projet ?

Oui, un hommage au western avec des danseurs de country. Je vais tourner dans le sud de la France et reprendre les mêmes acteurs en donnant un rôle important à ceux qui n’en avaient qu’un secondaire et inversement. AAttila Marcel a bénéficié d’une superbe énergie. Je veux la conserver.