PARADOXE DU "CINÉMA-VÉRITÉ" : PLUS FORTE EST L'ILLUSION

Paradoxe du "cinéma-vérité" : plus forte est l'illusion

" (...) Jean Rouch et Edgar Morin se sont "livrés" à' une tentative assez- originale et passionnante : "prendre des personnages vrais — c'est-à-dire des gens, dans la vie et leur demander d'être eux-mêmes devant la Caméra, de dire ce qu'ils avaient envie de dire dans une situation donnée.

Ainsi le film naissait-il au fur et à mesure de son-tournage ; ainsi ia caméra avait-elle l'ambition de révéler, de dévoiler une réalité humaine — comme en prise directe (…) Le résultat est inégal et fascinant ; on a envie d'en connaître plus, de savoir ce qu'ont ressenti, à entrer dans le jeu, les personnages. …Pourquoi j'ai choisi Marceline ? Peut-être parce que nous avions des amis communs ; surtout parce qu'il m'avait semblé, en voyant le film, que c'était elle qui avait participé le plus consciemment au dessein de Rouch et Morin (…)  

— Comment étiez-vous en jouant votre propre histoire ?

—  Assez détachée... Je veux dire,  plus ou moins selon les séquences : la première fois, intimidée : la seconde fois, il a fallu que je sois mise en condition très dramatique, et à partir de là j'ai été capable de trouver les éléments dramatiques qui animent les séquences, de les contrôler.

Ce qui ne veut pas dire que je n'étais pas sincère, d'ailleurs ; mais il y avait forcément des réminiscences ; ainsi, j'aimais beaucoup les films d'Antonioni, je ne pouvais pas ne pas y penser parfois en tournant une scène avec Jean-Pierre, Mais quand je racontais la déportation, je ne pleurais pas. Il y avait des techniciens qui pleuraient.

 (…)

— Et le film n'a pas changé votre vie ?

Pas du tout... Quand je lis dans des journaux que notre couple a été brisé, je ris... (Jean-Pierre, qui viendra tout à l'heure, approuvera cela). Non je ne crois pas que le film ait bien changé la vie des gens qui y ont participé... sauf peut-être pour Angelo...

— Angelo ne connaissait vraiment pas Morin avant le film ?

Non, pas du tout. Vous pensez cela à cause de son vocabulaire   : c'est une sorte d'osmose, assez rapide, qui s'est produite, par le fait qu'il s'est trouvé brusquement vivre avec nous pendant quelque temps. Mais, si après, il a peiné pour trouver une place, s'il a quitté chez Renault, c'est un peu je crois ce qui arrive aux acteurs non-professionnels, c'est assez commun ce dépaysement. Dire qu'il a gagné en lucidité ? Je ne sais pas, pas plus que je ne puis dire si le fait d'avoir été enlevé de son milieu a été bénéfique ou non pour lui.

Mais c'est beaucoup plus le fait de vivre quelque temps avec toute l'équipe que le fait de tourner un « psychodrame» qui l'a changé, s'il a changé.Voyez-vous, intervient Jean-Pierre, il y avait un facteur qui jouait, du moins qui a beaucoup joué pour moi. Dans l'atmosphère générale du film, une certaine conception particulière de Morin, ses rapports avec moi, ses interventions sur mon « personnage », m'ont un peu confiné dans une attitude pathétique et Individualiste.

Maintenant, est-ce que Rouch sans Morin aurait eu un résultat différent ? Peut-être; plus conscient, je ne le crois pas. Il y a chez Rouch un côté « naïf », que j'ai du moins ressenti comme tel dans un tel film, le rapport personnel est essentiel, et en ce qui me concerne, sans doute y avait-il une certaine indifférence de sa part envers moi, envers ce personnage-là.

— En somme, chez vous, pour vous, ce film n'a rien changé (…) Ce que vous avez fait, Marceline, c'est jouer un rôle ?

Attention, cela ne veut pas dire que tout ce que je dis, que je fais, c'est de la blague. C'est vrai. Mais je l'ai joué, tris consciemment. Je vous l'ai dit,  j'étais très détachée de ce  que je faisais.

— Rouch et Morin le savaient-ils ?    

Ils l'ont su... après.

— Et si Morin et Rouch avaient été plus dans le coup ? Si, au lieu de rester comme deux petits diables en dehors de leurs personnages,  les  questionnant, les faisant jouer, ils avaient eux aussi parlé d'eux ? On a envie en voyant le film, de les tirer par les basques, de les faire descendre de leur nuage, de les coller avec les autres...

Mais ils l'ont fait ! Seulement ils ont coupé tout ça au montage. C'est une scène d'ailleurs quia été tournée : celle où les personnages du film posent ces questions aux auteurs.
 
— Sur certains points, on a l'impression de rester sur sa faim. Les dialogues des personnages abordent certains sujets, l'Algérie par exemple, et restent un peu en route...
 
Oui, c'est que tout ce que nous avions dit ne serait jamais passé à la censure, il a fallu couper. Mais nous avions dit des choses très poussées, bien plus
que ce qui reste, naturellement. On s'est même disputés un peu avec un type de l'équipée technique, qui s'occupait du son, je crois; et dont ce n'étaient pas du tout les idées...
 
— Quels sont les rapports Rouch-Morin dans le film
 
Très... complémentaires. Souvent en désaccord, ils se renforçaient. Morin laissait, de toute façon, à Rouch toute la partie technique. Mais il y avait des simplifications ; il est bien certain que l'image du Noir que l'on tire de la Chronique est un peu celle du "grand enfant joueur". Dans ce qui a été coupé, il y avait aussi plus d'éclaircissements sur le personnage d'Angelo : on le voyait en somme mieux s'intégrer dans notre groupe.

Lorsque je quitte Marceline, je repense à ce qu'elle m'a dit  : en jouant sincèrement le jeu de  Rouch et de Morin, elle a réussi surtout à faire vivre pour nous un personnage qu'elle créait très consciemment : que ce personnage soit le sien ne change rien à l'affaire.

Il y a une sorte de contradiction entre cinéma et vérité : du moins, si la vérité est entendue comme le réel brut; il est impossible de prétendre faire se refléter ce réel, comme tel, simplement, devant une caméra miroir. Intervention des auteurs, conscience des acteurs, choix des monteurs : la vérité atteinte par la caméra de Rouch est une vérité élaborée, qui n'est pas foncièrement différente de la vérité artistique d'une oeuvre de fiction réussie.

Le paradoxe de Chronique d'un été vient de ce que le film est une réussite, qu'il accroche et retient notre attention et qu'on ne s'aperçoit pas tout de suite de la composition réfléchie et consciente qui a présidé à son élaboration..."

Paul-Louis Thirard, Les Lettres Françaises, 09/11/1961

FILM

Chronique d'un été
France - 1960 - 1h30min - Documentaire
avec Jean Rouch, Edgar Morin, Marceline Loridan, Régis Debray, Marie-Lou Parolini, Angélo, Céline, Jean, Jean-Pierre, Jacques, Jean-Marc, Nadine Ballot, Modeste Landry, Raymond, Simone, Sophie, Maddie, Henri, Catherine

Paris, été 1960, Edgar Morin et Jean Rouch interviewent des parisiens sur la façon dont ils se débrouillent avec la vie. Première question : êtes-vous heureux ? Puis on parle d'amour, de travail, de culture, de racisme. "Cinéma-vérité" pour la radiographie…