OLIVIER JAHAN — QUAND L'AMOUR RENAÎT DE SES CENDRES...

Olivier Jahan — Quand l'amour renaît de ses cendres...

15 ans séparent votre premier film, Faites comme si je n'étais pas là et le deuxième, Les châteaux de sable. 15 ans, c’est très long !

Certes mais il y a une bonne raison à cela : mon premier film n’a pas eu un franc succès dans les salles. Il faut dire qu’avec un titre pareil, j’aurais dû m’attendre à en tirer les conséquences... J’ai tout de même persévéré en développant pas mal de projets sans parvenir à les financer jusqu’au bout. Parallèlement, j’ai continué à tourner des courts et moyens métrages mais aussi un documentaire sur la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes, qui est un peu ma famille de cinéma puisque c’est là que j’ai débuté ma «carrière»...

Mais sur le fond, je voulais revenir au cinéma et briser cette sorte de malédiction qui veut que mettre en scène un deuxième long-métrage est toujours plus compliqué que d’en faire un premier !

Et comment le sujet de celui-ci s’est-il imposé à vous ?

Après avoir écrit des projets sans doute un peu chers à financer, nous sommes revenus avec mon camarade scénariste Diastème à l’idée d’un sujet peut-être plus modeste mais pas moins profond, je l’espère. Je voulais que cette histoire sur la famille et le couple se déroule dans un décor que je connais bien, puisque la maison du film est celle de mon père en Bretagne. Le fait de devoir vendre une maison de famille comme dans Les châteaux de sable est quelque chose que j’ai réellement vécu... Nous sommes donc partis en totale liberté sur ce thème, d’autant que nous n’avions pas de producteur au départ.

L’écriture elle-même s’éloignait d’ailleurs d’un scénario classique : quelque chose de presque littéraire, comme par exemple la longue séquence dans laquelle le personnage d’Emma De Caunes se souvient de la raison de sa rupture avec Samuel. Je n’expliquais pas comment j’allais la tourner... J’avoue que ce parti-pris en a déconcerté certains au début ! J’ai rapidement proposé le projet à Kizmar Films, une nouvelle société de production, et ensuite mon producteur habituel, Jérôme Vidal de Noodles Production, nous a rejoints... Entre l’écriture et le début du tournage, neuf mois seulement se sont passés, ce qui est assez rare !

L’image du film, sa lumière, sont très soignées. Vous avez un joli casting. Et pourtant le budget du film et ses conditions de fabrication sont modestes…

Oui, nous n’avions pas un budget colossal mais le film était écrit dans cette optique-là. Le décor, je vous l’ai dit, était ma maison de famille et certains des comédiens que je connaissais déjà comme Emma, Jeanne Rosa ou Christine Brücher m’ont rejoint très vite et très simplement. Yannick Renier et Alain Chamfort que n’avais pas rencontrés avant le film ont fait de même... Il y avait sur ce tournage comme une ambiance intime et amicale.

Si j’essaye de résumer les thèmes majeurs des Châteaux de sable , puis-je dire qu’il est question de deuil, celui du père et du couple, mais aussi du fait d’oser démarrer une nouvelle vie ?

Le film parle du deuil en tentant d’éviter tout pathos : Eléonore doit faire face au deuil de son père et à celui de son histoire avec Samuel. Leur relation est plutôt dégradée au départ, ils sont très à fleur de peau, leur séparation étant assez récente. Chacun d’eux, même s’il ne veut pas se l’avouer, la vit plutôt mal. Ces retrouvailles forcées les déstabilisent, surtout Samuel parce qu’il se sent coupable vis-à-vis de sa nouvelle compagne.Eléonore, elle, oscille entre provocation et besoin de réconfort.

Mais il y a quelque chose de quasiment imparable dans ce couple, qui va en effet se reconstruire durant ce weekend, sans doute de manière un peu plus apaisée (encore que...). Cela justifie d’ailleurs le titre du film : Les châteaux de sable ce sont des édifices qui se construisent, se déconstruisent puis se reconstruisent...

Parmi vos choix de mise en scène, il y a tout d’abord cette voix off qui rythme et raconte l’histoire…

Cela renvoie à l’écriture même du scénario, sur le modèle d’un roman. Les différentes scènes du film y figuraient comme des chapitres plus que comme des séquences classiques style «séquence 24, intérieur jour» etc... Il fallait aussi tourner assez rapidement tout en imaginant comment illustrer des pans entiers de la vie d’Éléonore, son père ou Samuel. Comme j’aimais bien le texte que Diastème et moi avions écrit, et que je trouvais dommage de ne pas l’exploiter, la voix-off s’est imposée naturellement. Le procédé est peut-être un peu déstabilisant pour certains spectateurs au début mais je crois qu’on s’y habitue vite.

S’est ensuite posée la question du choix de la voix qui raconte et là aussi, le choix de Maëlle (jouée par Christine Brücher) m’a semblé évident. C’est un personnage qui est un peu «mis de côté» dans l’histoire, une femme dans l’ombre, mais dont on devine qu’il connait tout de la vie du père d’Éléonore et de sa fille dont il lui a sûrement parlé. Il me semblait presque logique que ce soit la voix de cette femme-là qui nous raconte les choses, qu’elle en donne son interprétation...

Autre choix étonnant: le fait que certains de vos personnages s’adressent à nous par moments en regardant la caméra…

J’y tenais absolument, même si j’ai enlevé certains de ces apartés au montage. Il me semble que cela nous permet de pénétrer dans les pensées les plus intimes d’Éléonore ou de Samuel à des moments cruciaux de manière assez efficace. Le texte était écrit ainsi, les lecteurs trouvaient cela séduisant et j’ai dû imaginer une transposition visuelle pour ces moments-là. Il a d’ailleurs fallu beaucoup chercher pendant le tournage, ce qui était passionnant.

Mais j’avoue que ce n’était pas forcément évident pour les comédiens de se planter face à la caméra pour dire un texte ou réciter un poème, d’enchaîner des petits plans en vrac qui seraient intégrés dans le montage, d’imaginer avec Frédéric Stucin les photos qui illustreraient les pensées d’Éléonore. Et surtout de se demander si tous ces éléments disparates fonctionneraient lorsqu’on les assemblerait au montage.

Tous à tour de rôle disent les choses: leur joie, leur rancœur, leur colère, leur tristesse et parfois de manière assez crue !

Nous voulions avec Diastème vraiment éviter un récit trop lisse, il fallait des accidents tout le temps. Donc oui, il y a par moments de la brutalité dans leurs rapports, de la rancœur, des reproches, et tout de suite après de la tendresse ou des éclats de rires. C’est comme ça que ce couple fonctionne. J’aimais l’idée de jouer avec ces sentiments là et cela donne au film une tonalité qui peut passer du burlesque à la noirceur, du rire à la dureté ou aux larmes, sans pour autant perdre la fluidité du récit.

Alors oui, cela passe aussi par les vacheries que ce couple se balance avant que tous les deux se rapprochent à nouveau, car, malgré leur séparation, le désir est toujours là... Et celle qui précipite en quelque sorte leurs retrouvailles, c’est Claire Andrieux, l’agent immobilier qui, avec ses maladresses plus ou moins « calculées », pousse Éléonore (surtout) mais aussi Samuel à avancer.

Des sentiments renforcés par l’environnement géographique de l’histoire. Vous filmez une terre bretonne douce et rude à la fois…

Tout à fait et c’est d’ailleurs surprenant car je n’ai découvert la Bretagne et ce coin en particulier que sur le tard, au moment où mon père y a acheté cette maison. Pour les besoins du film, j’ai exploré les environs et découvert des lieux incroyables. Cette région est très belle, encore assez sauvage et très particulière : les paysages y passent vite de la douceur à la rugosité, comme par exemple ce paysage lunaire de rochers à marée basse que l’on aperçoit dans le film ou encore le sillon de Talbert.

Parlons du choix de vos comédiens, en commençant par Emma De Caunes pour le rôle d’Éléonore…

C’est une comédienne que j’aime beaucoup et depuis fort longtemps. Emma a tourné avec moi un de ses tout premiers rôles dans un court-métrage qui s’appelait Au bord de l’autoroute en 1996. Nous en avons fait trois autres ensuite avant Les Châteaux de sable.

Dès l’écriture du scénario, j’avais envie qu’elle fasse partie d’une aventure qui avait une forte dimension familiale. Je trouve qu’Emma n’a pas été assez utilisée dans le cinéma français alors qu’elle a une palette de jeu extrêmement riche. Elle joue sans fard, ne fabrique pas. C’est toujours surprenant et c’est un beau cadeau pour un réalisateur. Je suis persuadé que le public va en quelque sorte la redécouvrir avec ce film.

Yannick Renier incarne Samuel à l’écran. Lui en revanche, vous ne le connaissiez pas…

Non, même si son demi-frère, Jérémie, était à l’affiche de mon premier film ! À chaque fois que je voyais Yannick au cinéma, je le trouvais formidable et j’estimais que lui aussi n’était pas suffisamment employé. Pour le rôle de Samuel, j’avais deux comédiens en tête. Tant pis pour l’autre car Yannick est le premier que j’ai rencontré ! En le voyant approcher du café où nous avions rendez-vous, j’ai tout de suite su que c’était lui. C’est un acteur extrêmement précis dans le travail, toujours juste, toujours fin, mais aussi assez physique. Il «incarne» Samuel de façon évidente. Et c’était un plaisir de le voir travailler notamment avec Emma et Jeanne Rosa, c’était simple et fluide entre ces trois-là.

Un mot du papa de cette histoire, qui traverse le film comme un souvenir ou un fantôme. Vous avez choisi Alain Chamfort

Je l’avais vu dans un film qui s’appelle Les jeux des nuages et de la pluie en 2011 et je l’avais trouvé formidable. Pour le rôle du père, je voulais un acteur qui ait un côté légèrement flottant, « terrien » sans l’être totalement - et dont il émane une vraie tendresse. Alain avait toutes ces qualités, que je pressentais, peut-être parce que c’est une figure familière, un personnage public que l’on croit connaître sans le connaître vraiment. Il m’a dit oui assez rapidement en me précisant bien qu’il n’était pas comédien. Mais ce manque d’assurance s’est évanoui au tournage. À l’arrivée, je trouve qu’il dégage une présence incroyable, entre douceur et douleur.

Et puis j’avoue que sur le tournage, il s’est passé quelque chose d’extraordinaire : dès sa première rencontre avec Emma, s’est instaurée une complicité immédiate entre eux. Le résultat est évident quand on voit le film : on perçoit de suite la tendresse entre ce père et sa fille...

J’aimerais rendre aussi hommage à Jeanne Rosa, qui s’est emparé de son personnage d’agent immobilier en maniant burlesque et émotion avec une extrême précision et à Christine Brücher, qui amène une douceur folle à son personnage de femme meurtrie. Ce sont des actrices que l’on ne voit pas assez au cinéma, j’espère que le film y remédiera.

FILM

Les Châteaux de sable
France - 2013 - 1h42min - Drame
avec Emma de Caunes, Yannick Renier, Alain Chamfort, Jeanne Rosa, Gaëlle Bona, Christine Brücher, Paul Bandey, Nathan Rippy

Éléonore vient de perdre son père. Celui-ci lui a légué sa maison en Bretagne, qu'elle doit absolument vendre. Elle demande alors à Samuel, son ancien petit ami de l'y accompagner. Le couple va vivre un week-end riche en surprises et en émotions...