MUSIDORA, LA CATWOMAN DU CINÉMA MUET

Musidora, la catwoman du cinéma muet

Après Fritz Lang et Luis Buñuel qu’elle avait subjugués dès 1915, Alain Resnais, Georges Franju, Jacques Rivette sont pris de passion à leur tour pour cette créature transgressive et les jeux de piste dans lesquels la jette Louis Feuillade. Comme l’est plus tard Olivier Assayas. En proposant à la star hongkongaise Maggie Cheung de devenir son avatar dans Irma Vep(1996), il témoigne de la mondialisation de l’influence de Musidora, qui s’étend aujourd’hui du latex de Catwoman aux arabesques de Tigre et Dragon.

Une liberté qui laisse pantois

Monte-en-l’air sensuelle qui entraînait la sympathie du spectateur du côté du mal, Irma Vep était la créature de Louis Feuillade autant que de Musidora. Avec une liberté qui laisse pantois et un naturel qui tranchait avec le jeu appuyé des acteurs des années 1910, elle alternait grimaces horrifiques et expressions mutines, se transformant à volonté en soubrette, en femme fatale, en jeune homme de bonne famille… C’est donc justice, alors que l’on fête les cent ans de ce serial séminal, que le festival de La Rochelle célèbre à égalité le cinéaste et sa muse, en présentant des films qu’ils ont faits ensemble, et d’autres séparément ; en mettant en lumière, pour la première fois, les autres facettes de la vie et de l’œuvre de cette femme fascinante qu’était Musidora.

« Son originalité, sa ferveur d’action militante, sa créativité n’avaient jusqu’à présent pas été assez louées », déplore Patrick Cazals, programmateur de la rétrospective avec Prune Engler et Sylvie Pras, auteur par ailleurs d’une biographie, Musidora. La Dixième Muse(éditions Henri Veyrier, 1978), et d’un documentaire portant le même titre qui sera diffusé le 5 juillet sur Ciné+ Classic. Cinéaste pionnière, actrice critique, qui choisissait ses rôles avec une véritable intelligence du cinéma, écrivain et peintre, elle devint à la fin de sa vie, plus logiquement qu’il n’y paraît, l’alliée d’Henri Langlois dans son infatigable entreprise d’exhumation de la mémoire du muet, d’abord au sein de la commission de recherche cinématographique, puis à la tête du service de presse de la Cinémathèque.

Elle popularise l’idée de vamp

Musidora naît en 1889 sous le nom de Jeanne Roques. Son père est compositeur d’opérette et théoricien du socialisme, sa mère un peu peintre, surtout styliste et militante féministe. Très tôt, celle qui allait populariser l’idée de vamp est introduite à l’art de la musique, de la peinture, de la danse, à la littérature et à la poésie. Ce pseudonyme qu’elle se donne en 1910, alors qu’elle découvre sa vocation d’actrice de théâtre, vient de Fortunio, de Théophile Gautier, qui décrit sa Musidora dans les termes suivants : « haute, fière, capricieuse, dépravée, venimeuse comme un scorpion, si méchante que l’on cherchait sous sa robe pour voir si elle n’avait pas le pied fourchu ; (…) sans âme, sans pitié, sans remords, qui trompait même l’amant de son choix ; un vampire d’or et d’argent buvant les héritages des fils de famille… ».

C’est en 1914, sur la scène des Folies-Bergère, où elle se produit successivement déguisée en homme, puis pratiquement nue, à peine couverte de quelques feuilles et brins d’herbe, qu’elle vampirise Louis Feuillade. Le goût pour le travestissement et la provocation s’accordent déjà chez elle à une grâce, une souplesse, une intelligence de jeu qui fascinent le cinéaste vedette de la Gaumont.

Une série subversive

Le virus du cinéma lui a été inoculé quelques mois plus tôt quand elle a découvert Les Misères de l’aiguille, un film militant sur la condition ouvrière qui lui valut son premier rôle sur grand écran. Mais c’est Feuillade qui révèle toute sa « cinégénie » en la faisant tourner dans des courts-métrages de tout poil, du drame mondain (Le Calvaire) à la comédie (Tu n’épouseras jamais un avocatBout de Zan et l’espion…), de l’épopée historique (Severo Torelli) aux films patriotiques produits dans le cadre de l’effort de guerre.

Un an plus tard, le visage de la star se retrouve placardé sur les murs de Paris. Masquée, les yeux cerclés de khôl et le cou d’un large point d’interrogation, elle fait la réclame des « Vampires », le nouveau serial Gaumont. Cette série subversive, anarchique et poétique, qui lui offre d’exploiter toute l’étendue de son talent, va lui apporter le succès populaire et la reconnaissance des plus grands artistes de son temps. De Louis Aragon par exemple, qui voit dans Les Vampires, comme il l’écrit dans Anicet ou le panorama, son premier roman, le juste reflet du nihilisme induit par la Grande Guerre : « ces bandits splendides (…)couraient où les appelait le CRIME, le seul soleil qui ne fût point encore sali ». Mordu à vie par cette « belle souris d’hôtel » qui subjugue tous les surréalistes avec lui, Aragon écrit pour elle, treize ans plus tard, avec André Breton, Le Trésor des jésuites, une pièce où elle va interpréter toute une brochette de personnages dont les noms sont tous des anagrammes d’Irma Vep.

Plusieurs vies

Pendant ces treize années, Musidora vit plusieurs vies. Poursuivant sa carrière d’actrice de théâtre et de cinéma (beaucoup de rôles de femmes fatales, pour d’autres cinéastes que Feuillade), elle est marraine de guerre de poilus, amoureuse passionnée, amie de peintres, d’écrivains, de poètes… Dans Musidora. La Première Vamp (éditions Télémaque, 2014), Hélène Tierchant assure qu’elle aurait transmis le virus du cinéma à Louis Delluc et à Marcel L’Herbier quand ils ne juraient encore que par l’écrit, en leur faisant découvrir Forfaiture, de Cecil B. DeMille, en 1915, qu’elle tenait pour un chef-d’œuvre. Troisième réalisatrice de l’histoire, après Alice Guy et Germaine Dulac, elle réalise ses premiers films, Minnie (1916), La Vagabonde (1918) et La Flamme cachée (1918), en collaboration avec Colette, son amie de cœur – les lettres de Colette à Musidora ont été publiées aux éditions de L’Herne sous le titre Un bien grand amour. Lettres à Musidora, 1908-1953. Ils ont tous disparu aujourd’hui.

Le suivant, Pour Don Carlos (1920), est en cours de restauration, tandis que Soleil et ombre (1922) et La Terre des taureaux (1924), tournés en Espagne où la retint une passion pour le cavalier et torero Antonio Cañero, sont programmés à La Rochelle. Autodidacte, Musidora joua de malchance comme cinéaste et productrice. Sans doute n’avait-elle pas le même talent derrière la caméra que devant, mais ses films témoignent d’un esprit d’aventure et d’une volonté farouche de ne se laisser dicter aucune règle qui inspirèrent à un collectif de féministes, en 1970, de lui emprunter son nom.

Ruinée par ses échecs, abîmée par les amours malheureuses, doublée par Joséphine Baker au music-hall, par d’autres au cinéma, elle rend son tablier en 1928 et épouse un médecin qu’elle suit en province. Mais le cinéma ne l’oublie pas. Grâce à Henri Langlois, elle passe les dernières années de sa vie à la Cinémathèque. Isolée, sans le sou, mais protégée par les fantômes de sa glorieuse jeunesse.

FILM

Musidora, la dixième muse
France - 2013 - 1h05min - Documentaire
avec Musidora

Actrice révélée par Louis Feuillade avec "Les Vampires" et "Judex", Musidora était d’abord une femme libre, aux talents exceptionnels : pionnière du Cinéma, amie intime de Colette et de Pierre Louÿs, égérie des surréalistes puis des militantes féministes des…