MIA HANSEN-LØVE : TROUVER L'ÉQUILIBRE DANS LE DÉSÉQUILIBRE...

J’ai commencé de réfléchir à Un amour de jeunesse après le tournage de Tout est pardonné. Les personnages et la trame étaient déjà là, mais je ne me sentais pas capabled’aborder ce sujet.

Cela s’est imposé après Le père de mes enfants. J’avais besoin de tourner la page dupère, et faire un film qui parle de ce qui avait occupé l’essentiel de mon adolescence, de ce qui me constituait. Mais surtout, cette histoire me semblait pouvoir être universelle, ce qui m’a encouragée à l’écrire.

Un amour de jeunesse est pour moi le dernier volet d’une sorte de trilogie qui s’est formée spontanément. Plusieurs thèmes sont communs à mes trois films : la survie après un deuil ou une séparation,le temps qui passe, la force des sentiments, la solitude, le destin. Et puis la persévérance, lefait d’apprendre à être soi et libre.

Je viens de lire dans un livre d’Annie Ernaux cette phrase de Proust qui m’a frappée : « Là où la vie emmure, l’intelligence perce une issue ». J’essaie de formuler d’une manière simple, directe des choses complexes.

Pour cette raison, je ne cherche pas à mettre en avant la mise en scène, ni le style, bien que cette question de la forme soit présente dans tout ce que je fais.

Aussi mes trois films assument certaines contradictions, posent que ces contradictions sont essentielles et qu’elles font partie de la vie, qu’elles leurs donnent peut-être du sens.

Par exemple : Sullivan semble aimer Camille et pourtant la quitte, à chaque fois ; Camille fait et ne fait pas le deuil de Sullivan ; une passion, l’architecture, le travail, puis la rencontre avec Lorenz lui permettent de se libérer de son chagrin et de son obsession, mais c’est finalement cette émancipation même qui la reconduit à Sullivan. Enfin, elle aime deux hommes et trouve l’équilibre dans le déséquilibre.

Je ne sais pas peindre mais je sais que le cinéma a souvent à voir avec la peinture : parler de l’invisible à travers des images, tenter de retrouver ou réinventer une présence singulière et disparue. Affirmer un ton, une couleur, un mouvement, rendre définitif l’éphémère. Mais ce qui n’est propre qu’au cinéma, c’est par exemple le choix d’un acteur, d’une réplique, d’un cadre, d’une durée ou d’une coupe ; c’est surtout le sentiment d’incarnation qui en résulte et où se trouve pour moi l’essentiel d’un plaisir qu’on aimerait cathartique, pour soi comme pour les autres.

Enfin, ce qui me donne de l’élan pour écrire, c’est le récit : j’aime qu’on me raconte deshistoires et en raconter, j’ai confiance dans la fiction pour atteindre une vérité, à condition que cela soit aussi une quête pour trouver son propre langage.

Ma grand-mère qui n’a pas vu mon film m’a écrit récemment, citant de mémoire Kierkegaard :« La vie ne peut être comprise qu’en revenant en arrière, mais doit être vécue en allant de l’avant ». C’est justement ce que j’ai voulu dire – et faire – avec ce film.

Mia Hansen-Løve