LETTRES OU NE PAS ÊTRE - BONNES NOUVELLES DU COSMOS

D'un certain chaos

" et je tiens mon pégase, je ne le lâche pas, je l'ai monté à cru, il est aussi sauvage que je suis devenu après avoir appris l'alphabet pourrissant des grands calculateurs à hauteur d'escabeau, à ras des certitudes établies à quoi bon ?"

Ces mots sont tirés de "Nous n'avons fait que fuir", long poème de Bertrand Cantat, mis en musique par Noir Désir et adressé en juillet 2002 au public d'Avignon pour une unique performance. Il en reste un disque et un livre, parus chez Verticales où s'entend toute la puissance et la profondeur d'un groupe qui réconcilia les mots "rock" et "français" en brouillant les frontières entre poésie et chanson, comme cela arrive donc parfois. Pendant une heure, le chanteur vocifère, éructe, chuchote et dit la solitude et la violence où le capitalisme a jeté l'homme. "Tu as perdu ta langue ?" reprend comme un mantra Cantat entre les mouvements de son poème. Comme si cette langue était le dernier muscle capable de retourner la situation, comme pour rappeler que les dernières batailles à livrer seront textuelles.

Hélène Nicolas, dite Babouillec a trouvé en Cantat un reflet possible d'elle même, nous explique sa maman, une manière de se représenter ; donc de s'insérer dans le réseau humain. Lorsqu'elle sut écrire, la langue est devenue l'espace de son être au monde, et la poésie le terrain possible d'une rencontre avec autrui. Pourtant, il n'est pas question là de communication (cette science qui dans le meilleur des cas consiste à répéter dans la langue de tous ce que chacun sait déjà ou est censé savoir) mais de son opposée, de sa sœur ennemie et martyre, la poésie ; c'est-à-dire l'art d'entraîner l'autre (lecteur, auditeur, interlocuteur...) dans un monde qui lui était jusqu'alors étranger à l'aide de moyens qu'il ne se savait pas connaître ou ne pensait pas à sa portée. Et s'il y a parfois de la lumière, le chemin est d'ombre.

La poésie serait ainsi le dernier lieu assez haut de plafond pour chevaucher son pégase (allégorie de l'inspiration) - quand le reste se trouve réduit aux dimensions "connues" - un espace infini où "Inventer la forme du rien sans limites avec la géométrie fondée" (Babouillec). Dans A la lumière d'hiver, Jaccottet évoque lui "un lieu hors de toute distance" et écrit plus loin : "Notre mètre, de lui à nous, n'avait plus cours : autant, comme une lame, le briser sur le genou." En bref, nul n'entre en poésie s'il est géomètre. Le poète, Babouillec ou Cantat, tâche de ne pas perdre sa langue parce qu'elle lui sert à circonscrire son espace vital, tout de mots soit-il. Dernières nouvelles du Cosmos et son point d'orgue (la rencontre d'Hélène avec un mathématicien éclairé) font l'éloge d'une confusion et d'un chaos salutaires aux créateurs, à leurs créations et à nous tous. Un chaos dans lequel se lisent des correspondances. Où le sens est refondé à chaque instant, car enfin les étoiles du cosmos, à première vue, vous avaient-elle semblé des constellations ?

 

Pierre Crézé

Les textes d'Hélène Nicolas sont disponibles chez Christophe Chomant éditeur.

 

Sur UniversCiné, découvrez le cinéma de Julie Bertuccelli qui, fiction ou documentaire, suit avec tant de douceur les hommes, les femmes et les enfants :

En 2010, elle évoquait L'Arbre, son second long-métrage, histoire de deuil aux frontières du surnaturel, pour le casting duquel elle rencontra deux-cents jeunes filles et photographia mille arbres.

En 2011, la cinéaste revenait sur Depuis qu'Otar est parti (2002) en nous expliquant sa soudaine envie de passer à la fiction après plusieurs documentaires - passionnants (Bienvenue au grand magasin, Les Îles éoliennes, Un monde en fusion...)

 

... à découvrir également sur UniversCiné et dont il est question ici, ici et ici.

En 2014, elle revenait au documentaire avec La Cour de Babel, dont elle parle ici.

 

Enfin, longtemps assistante d'Otar Iosseliani, Julie Bertuccelli a réalisé un portrait enfumé et sous alcool du caustique réalisateur géorgien. Elle en parle ici.

 

 

FILM

Dernières nouvelles du Cosmos
France - 2016 - 1h25min - Documentaire
avec Hélène " Babouillec " Nicolas, Véronique Truffert

A bientôt 30 ans, Hélène a toujours l’air d’une adolescente. Elle est l'auteure de textes puissants à l’humour corrosif. Elle fait partie comme elle dit d’un « lot mal calibré, ne rentrant nulle part ». Visionnaire, sa poésie télépathe pense loin et profond,…