KAOUTHER BEN HANIA : "L’ENJEU D’UN DOCUMENTAIRE EST D’INTERROGER"

Kaouther Ben Hania : "L’enjeu d’un documentaire est d’interroger"

LA GENESE DU PROJET

Tout a commencé en 2003. J’avais entendu, comme tout le monde, parler du Challat - le balafreur. Un homme dangereux sur une mobylette qui tailladait avec une lame les fesses des femmes. Un Jack l’éventreur made in Tunisia. Il ne tuait pas, mais balafrait. Autour de moi, tout le monde en parlait. On lui avait inventé mille et une histoires et on lui avait trouvé des défauts et des qualités, mais personne ne savait exactement ni qui il était, ni à quoi il ressemblait.

Tous ces évènements insensés m’ont semblé révélateurs d’un certain malaise, d’une désinformation orchestrée et d’un tiraillement entre appréhension et émancipation. Je décidai alors de faire un documentaire sur le Challat, sur toute cette névrose.

A l’époque, rencontrer le Challat était devenu pour moi une condition sine qua non de la faisabilité de ce film. Pour cela, il fallait le localiser, savoir qui il était, l’interviewer dans sa prison… Je me suis naturellement tournée vers la police, vers la justice. Mes recherches avaient buté sur un refus.

Faire un documentaire dans le style du fact-based program était impossible sous le régime de Ben Ali où la presse était contrôlée et la dictature en place ne voulait surtout pas qu’on enquête sur la réalité des choses. Les informations étaient tellement évasives et incertaines que j’ai commencé à douter de l’existence même de ce Challat et à naturellement laisser tomber ce projet de film…

Je suis alors passée à la fiction, la fiction c’est plus simple on invente tout, c’est plus confortable dans un pays comme la Tunisie de l’époque où la réalité est confisquée. L’imaginaire devient une échappatoire idéale… Ensuite, en 2009, j’ai fait un retour à mes premières amours documentaires, mais en France.

Dans ce documentaire Les imams vont à l’école, j’ai opté pour un parti pris radical : ne jamais demander aux personnages du film de refaire des scènes ou de redire des phrases pour la caméra. Je voulais bannir cet " artifice " et filmer le réel tel qu’il était.

Très vite je me suis aperçue que reproduire le réel (tel qu’il était) était un vœu pieux ; ce réel est tellement vaste, complexe et sans couture... Seules les caméras de surveillance peuvent, en théorie, reproduire le réel sous tous ses angles dans une durée ininterrompue, dont le visionnage - certainement éprouvant - pourrait nous renseigner plus sur les vertus de la mise en scène, du montage et de l’ellipse que sur le réel.

Je suis donc arrivée au constat suivant : l’enjeu d’un documentaire n’est nullement de reproduire le réel mais de l’interroger. Et cette interrogation passe par le choix d’un point de vue précis et subjectif sur cette réalité complexe. Un point de vue qui guidera la manière de filmer et de raconter cette réalité.

Ce constat simple, mais ô combien libérateur m’a permis de revisiter ce projet Le Challat de Tunis que j’avais rangé depuis un moment dans un tiroir sous prétexte que les tenants et les aboutissants de cette histoire m’étaient inaccessibles. En 2009 j’ai réécrit une nouvelle version plus proche de la fiction que du documentaire. Mon champ d’action par rapport au réel était restreint et je sentais que le film n’était pas encore abouti.

 

INCIDENCES DE LA REVOLUTION TUNISIENNE (2010-2011)

Ensuite il y a eu un certain 14 Janvier 2011, la révolution tunisienne. Un raz de marée qui a bouleversé la Tunisie pour annoncer une nouvelle ère plus stimulante, plus créative. Le peuple s’est insurgé contre la dictature en revendiquant la liberté et la dignité. Tout change. La police et la presse étaient questionnées sur leur responsabilité de la chape de plomb qui étouffait les Tunisiens. Les langues se sont déliées et je savais pertinemment que ce qui se passait allait me permettre d’y voir plus clair par rapport à ce projet.

Le Challat de Tunis est une légende qui a sévi sous la dictature. Symptôme d’une collusion entre les forces les plus rétrogrades et les plus sombres de notre société, névrose d’une société en prise avec la peur, à la recherche, aussi, d’une difficile synthèse entre tradition et modernité, il prend désormais une nouvelle dimension.

La révolution nous a restitué une réalité longuement confisquée par le pouvoir, il est désormais envisageable de la capter, officiellement, avec autorisations de tournage. Ma première résolution était d’aller voir les archives de la police concernant le Challat - chose qui était impensable sous le régime de Ben Ali. Effectivement j’ai pu me procurer le dossier de justice de l’affaire du Challat. Ainsi j’ai pu découvrir que les victimes du Challat s’élevaient à une dizaine de femmes, que le vrai Challat n’a jamais été incarcéré et qu’on a mis derrière les barreaux un repris de justice du nom de Jallel Dridi comme bouc émissaire pour clore le dossier du Challat.

Je suis allée illico à la rencontre de Jallel et j’ai été tout de suite séduite par le personnage. Depuis sa sortie de prison tout le monde dans son quartier l’appelle le Challat. Jallel porte un peu malgré lui ce surnom. Un surnom dont il a appris à s’accommoder et même à se servir pour plaisanter. Jallel était le Challat/coupable idéal. Il était l’acteur de cette supercherie policière un peu malgré lui et dans le film il est l’acteur d’une autre supercherie mise en scène par moi.

 

COMMENT TRAITER LA RUMEUR AU CINEMA ?

Comment traiter la rumeur au cinéma ? Qu'est-ce qu'une rumeur ? Il y a une part de vérité et beaucoup de fiction autour. Je me suis dit que je façonnerais mon film à cette image. J'ai tressé le réel avec la fiction, pour aboutir à une forme de vérité. Car, pour pouvoir raconter cette histoire du Challat qui vacille entre vérité et mensonge, réalité et rumeur, il me fallait trouver une forme plus ouverte, plus inventive et surtout une forme qui soit en adéquation avec le propos du film.

En 2008, j’ai soutenu un mémoire de recherche universitaire sur le documenteur. L’intitulé du mémoire était " Le documenteur : la fiction avec ou contre le documentaire ? ". Un documenteur est une fiction qui prend son point d’appui sur une réalité probable dans un contexte bien déterminé et qui à travers la forme documentaire (archive, documents à l’appui) passerait aux yeux du spectateur pour une réalité pure et dure. Le " faux " dans le documenteur est légitime et secrète du " vrai " puisqu’au moins il nous renseigne sur la " vérité " du documentaire : le documentaire est une forme qui s’imite et sa facture ne garantit pas contre la tromperie.

Le documenteur a ce point commun avec la légende urbaine qu’il peut tromper les plus crédules, mais finit toujours par les détromper. Le documenteur désacralise cet " apprivoisement " de la réalité et mine les certitudes du spectateur en instaurant le doute comme activité saine de la pensée.

Ce travail théorique m’a permis de revisiter le projet du Challat qui était au départ comme je l’avais dit, un simple documentaire d’investigation. Le Challat correspond à un fantasme collectif non pas seulement des Tunisiens d’ailleurs, mais aussi de nombre d’autres pays où la condition féminine est tiraillée entre émancipation et conservatisme. La même histoire a bien existé en Egypte, au Maroc, en Syrie. Le Challat de Tunis est un documenteur.

Cette forme m’a permis non pas seulement de donner corps à un fantasme collectif mais aussi d’aller au-delà de cette rumeur pour interroger la nature du genre documentaire dans nos sociétés exposées plus que jamais à une avalanche d’images " certifiées conformes à la vérité ".

Le genre documentaire a produit un grand nombre de schémas et de conventions qui sont devenus facilement repérables par les spectateurs, leur utilisation massive notamment par la télévision les a transformés en clichés. Le documenteur récupère ses clichés identifiables et s’en sert pour proposer un discours sur le genre documentaire et une réflexion de fond sur le propos exposé.

FILM

Le Challat de Tunis
Tunisie - 2013 - 1h30min - Fiction
avec Mohamed Slim Bouchiha, Jallel Dridi, Moufida Dridi, Narimène Saidane

Tunis, avant la révolution. Un homme à moto, armé d’un rasoir, balafrerait les fesses des femmes qui ont la malchance de croiser sa route. On l’appelle le Challat, “le balafreur”. Fait divers local ? Manipulation politique ? Sauf que personne ne l’a jamais…