JULIE BERTUCCELLI : " JE PRÉFÈRE OBSERVER LA VIE QUI SE FAIT SANS MOI PLUTÔT QUE DE LA FABRIQUER."

Pourquoi un documentaire sur les classes d’accueil ?

Comme souvent, le hasard d’une rencontre. J’étais jurée dans un festival de films scolaires et Brigitte Cervoni et sa classe y participaient. Des adolescents venus des 4 coins du monde sont arrivés avec leurs visages, leurs accents chacun différents, et une énergie hors du commun. J’ai eu très envie d’aller voir comment ça se passait dans une classe d’accueil. J’avais prévu une année de repérage dans plusieurs collèges pour faire une sorte de casting et écrire un dossier. Mais à la rentrée scolaire, j’ai vu la nouvelle classe de Brigitte, et j’en suis tombée amoureuse.

C’est rare de voir autant de pays représentés dans une même classe. Ils avaient des caractères et des talents très différents, très marquants. J’ai eu envie de commencer tout de suite à tourner et la productrice m’a suivie, sans financement. Arte et Pyramide nous ont rejoints en cours de montage.

Tous les élèves de cette classe sont des adolescents...

Je trouvais intéressant que ce ne soit pas des tout-petits qui arrivent, pour lesquels ça peut être plus facile. Plus on est jeune, plus on s’adapte rapidement. Mais des adolescents qui viennent d’arriver, entre deux âges, entre deux mondes...

Ils ont déjà vécu de longues années dans leurs pays respectifs et c’est un déracinement très fort à cet âge-là. En France, ils sont presque déjà des adultes parce qu’ils ont des responsabilités très lourdes sur les épaules. Ils sont parfois chargés de famille, car ils sont souvent les seuls à parler le français. Ils ne sont pas encore dans l’après-immigration ou le ras-le-bol.

Ils ne sont pas enfermés dans une catégorie d’immigrants qui les stigmatiserait ou rejetterait. On sait que cette impasse ou cet avenir peuvent arriver, mais en même temps on sait que tout est encore possible. Ils sont pleins d’espoir. Je montre peut-être un sas protecteur et idéal, une utopie en action, mais je montre aussi un petit théâtre de notre monde où l’énergie de l’espoir peut faire des miracles tout comme la confiance et l’accueil prodigués à ces jeunes...

Tout est filmé dans l’enceinte du collège. Vous n’avez pas eu la tentation d’aller voir comment les élèves vivaient en dehors ?

Je n’ai pas eu envie d’entrer dans l’intimité des familles, ni de filmer leur vie quotidienne. Ce n’était pas le sujet. Je voulais filmer une classe, comme un microcosme, et découvrir comment ces adolescents vivaient, parlaient, grandissaient ensemble. Ce qui se passe dans le cocon de cette petite communauté me semblait un révélateur suffisant de leurs personnalités et de leurs parcours.

Par ailleurs, les familles respectives existent dans le film, mais toujours dans le huis clos du collège, puisque j’ai filmé les parents quand ils rencontrent la professeur avec leurs enfants. Dans ces rencontres s’entrouvre leur intimité, en laissant libre notre imaginaire et en rendant plus fort le hors-champ.

Parlez-nous de Brigitte Cervoni...

Cette prof est incroyable. Elle anime, elle écoute, elle met en valeur la différence, la particularité de chacun, et amène ses élèves à parler d’une manière admirable, avec respect et confiance. Elle sait chaque fois trouver la bonne distance. Du coup, ils l’adorent. Je voulais qu’elle soit dans le film, mais pas comme un des personnages du film. C’est venu petit à petit, au fur et à mesure que nous avancions dans le montage. Et j’aime bien le fait qu’on la voie de plus en plus, qu’elle devienne au fil du film « un personnage ». Elle n’en est pas le centre, mais l’armature. Elle devient un personnage parce que c’est elle qui fait vivre ensemble tout ce petit monde.

Brigitte a une pédagogie que je trouve géniale. L’important, c’est que les mômes apprennent. Alors quand elle fait un contrôle où ils ont des mauvaises notes, elle reprend, elle explique et elle refera le même contrôle deux semaines ou un mois plus tard, et elle gardera la meilleure note. Pour les valoriser. L’important, c’est qu’ils aient appris, pas de sanctionner avec des notes.

Pour leur enseigner la langue, Brigitte les fait beaucoup parler d’eux et de ce qui les intéresse. Elle a aussi monté ce projet pédagogique de film sur la différence qu’ils devaient eux-mêmes réaliser et qui rejoignait mon sujet : qu’est-ce que vivre ensemble lorsqu’on vient de tous ces pays, de toutes ces cultures, religions, passés différents ? Evidemment elle a le temps pour tout ça, cette classe vit à un rythme différent, mais elle prend ce temps-là.

Vous avez filmé combien de temps ?

J’ai suivi la classe sur une année scolaire. J’y allais en moyenne deux fois par semaine. Brigitte me prévenait des thèmes qu’elle allait aborder et je sentais si quelque chose pourrait se passer. J’ai filmé une quantité de choses que je n’ai pas gardées, des sorties, les conseils de classe... Et puis il y avait les cours de grammaire, d’orthographe, de pur français. Je les ai filmés un peu mais je ne voulais pas faire un film sur l’apprentissage du français. Il y a eu aussi des frustrations terribles. J’arrive et on me dit : « Hier, c’était génial! »... On ne peut pas tout anticiper. Par exemple, je n’étais pas présente le matin où Kadhafi a été assassiné. Maryam, la jeune Libyenne, est arrivée avec le journal et la photo, toute émue et heureuse, une discussion politique houleuse a spontanément suivi, je l’ai ratée !

Justement, parlons de certains sujets « sensibles » que vous n’éludez pas, comme la religion par exemple...

C’est une scène que je trouve magnifique : comment la laïcité rentre dans l’école et d’un coup s’impose à tous. Lors de cette séance, chacun devait apporter « son » objet. Plusieurs d’entre eux ont choisi des objets très personnels, poupées, photos... Youssef a apporté son coran et Naminata sa bible... Pour la petite Djenabou, Dieu c’est « son meilleur ami », Dieu il n’y a que ça, et là ils démarrent tous au quart de tour, discutent, argumentent, égratignent... Et au bout d’un moment, Djenabou coupe court aux discussions et conclut par « on ne sait même pas si Dieu il existe ! ». Elle ne serait pas venue dans cette école laïque en France, elle n’aurait peut-être jamais douté comme ça. Ce doute-là, le voir émerger chez les adolescents, c’était très émouvant.

C’est vous qui avez fait l’image ?

Oui, j’aime beaucoup cadrer, je l’ai fait dans tous les documentaires que j’ai réalisés. On sait d’instinct ce qu’il faut filmer. Je pense que j’aurais du mal à donner des indications à un autre dans un contexte où je ne maîtrise pas les événements. Sur place, il faut être vigilant, aiguiser son regard. C’est difficile de faire la lumière et le point dans une classe. Les enfants se coupent la parole sans arrêt, ils bougent, ils se cachent l’un l’autre... Il y a des moments dont je suis très fière : être passée avec ma caméra sur un enfant à l’instant précis où il y avait une expression à saisir, un rire, une larme qui coule

Comment passer inaperçue pendant un an dans une classe avec une caméra ?

Une caméra, ce n’est pas du tout anodin. Au tout début, il y avait deux, trois élèves qui étaient très cabotins. Je ne voulais pas que la caméra fasse désordre dans la classe parce que cela pouvait les inciter à faire les marioles... Il faut arriver à dire « Stop ! Ne faites pas ça, ce n’est pas ça qui m’intéresse, faut pas le faire pour moi ».

Tout le monde a un rapport à l’image : mon meilleur profil, mes beaux habits, ma coiffure... Ce n’est pas rien d’accepter d’être filmé et d’avoir confiance dans ce que l’autre va attraper, parfois à son insu, et puis garder. C’est sur la durée qu’ils m’ont acceptée, et m’ont laissée faire partie de leur classe. J’étais face à eux, à côté de la prof, avec ma petite chaise à roulettes, ils me voyaient bien, ils ne m’oubliaient pas. Mais il n’y a aucun regard caméra dans le film. Simplement j’étais parmi eux, avec eux. Ils parlaient à la prof, ils regardaient la prof. J’essayais d’être discrète mais pas cachée.

Vous filmez peu les moments de pause. C’est un choix ?

C’est compliqué de filmer dans la cour. Les ados ne se parlent pas. Ils écoutent leur musique. Ils se bousculent. Et ils n’ont pas envie d’être filmés devant tout le collège qui du coup les regarde. La cour m’inspirait plus d’en haut. J’étais dans la classe, je les attendais. Je voyais cet arbre. J’observais. Puis ils arrivaient avec leur prof. J’ai vu les saisons passer sans avoir une idée très claire de ce que je ferais de tout ce matériel.

Savez-vous combien d’heures de film vous avez accumulées ?

Non, pas exactement... Des heures et des heures ! Il y a des cours où il ne se passait rien d’intéressant pour le film. Et puis il y avait ces scènes que j’étais sûre de garder au moment même où je les tournais. On arrive le matin, en traînant un peu les pieds (comme les élèves... mais pas pour les mêmes raisons !), dans une sorte de petite routine, de peur de l’ennui, de peur de ne rien avoir à filmer, pas de vraie scène, pas de chair.... et soudain après quelques heures, ou parfois quelques jours, on voit la scène émerger. Ce moment, plus ce moment, plus ce moment... L’agencement de tous ces moments n’a pas été facile. Quand on a beaucoup de personnages et beaucoup de matières, l’équilibre et la dramaturgie sont durs à trouver.

Je ne voulais pas faire un film composé de portraits, je voulais un film « choral », un film d’un « ensemble ». Je n’ai d’ailleurs jamais fait d’entretien individuel. Je savais qu’il n’y aurait pas vingt personnages au même niveau. Mais je ne voulais pas faire un choix trop serré dès le départ. J’ai suivi tout le monde et finalement les personnages sont apparus petit à petit. Xin, la jeune Chinoise, par exemple.

Mon premier jour de tournage correspondait à son arrivée. Elle était très timide, elle ne prenait jamais la parole, elle était dans son petit coin. J’étais presque déçue. Puis au bout de quelques mois, je l’ai vue s’ouvrir peu à peu... C’était beau de suivre ça et de le retrouver au montage. Ce sont des moments d’éclosion. Les élèves ont tous une certaine timidité au début, la langue est fragile. Petit à petit, mieux ils parlent le français, plus ils sont à l’aise, plus ils bavardent, plus ils rentrent dans un cadre scolaire classique. On les voit s’épanouir d’une manière incroyable.

Vous avez réalisé une quinzaine de documentaires qui reposent tous sur un travail d’immersion. C’est votre façon de travailler ?

J’aime travailler dans la durée. J’aurais beaucoup de mal à faire un documentaire à partir d’une semaine d’interviews. Je préfère observer la vie qui se fait sans moi plutôt que de la fabriquer. Je me mets au service des personnes que je filme, je travaille à rendre les personnages les plus complexes et les plus beaux possible. Je n’avais pas envie d’autre chose.

Je voulais être à leur niveau, simple. Ce sont les personnes qui m’intéressent, pas la recherche esthétique. Le bâtiment, je le filme quatre, cinq fois, simplement, sans faire des effets « flou machin », sans en faire 36 tonnes. Du coup, ce collège ressemble à toutes les écoles.

Même si j’adore partir très loin pour réaliser une fiction, je préfère filmer les documentaires près de chez moi. On a toujours intérêt à aller voir autour de soi, dans son voisinage. C’est souvent là qu’on est le plus surpris, que les voyages sont les plus beaux et qu’on peut être le plus utile...

Pensez-vous que La Cour de Babel peut être utile ?

En tout cas, c’est un film que j’ai vraiment envie de partager. J’ai été très étonnée d’apprendre que ce dispositif de classe d’accueil existe en France. C’est quand même une chose géniale, et aujourd’hui il faut se battre pour que ça continue. Cela permet à tout jeune étranger débarquant en France d’apprendre le français, de réussir sa scolarité et, surtout, de favoriser son intégration en France. Je ne crois pas qu’on puisse rester insensible à ce qu’on voit dans le film. Il fera, j’espère, résonner les débats actuels, souvent nauséabonds.

J’espère qu’il pourra aider à inverser les a priori, contrecarrer les préjugés, faire réfléchir plus intimement, donner de l’empathie à ceux qui en manquent, et donner du courage et de l’élan à ceux qui luttent pour le respect et l’accueil. Entre l’enfant de diplomate, celui qui vient pour étudier le violoncelle, celle qui arrive pour retrouver sa mère, celle qui est en attente d’un droit d’asile, celui dont la mère est venue pour une histoire d’amour, celle dont le père vient chercher du travail, celui qui a été chassé de son pays par des groupes néo-nazis, tous représentent divers cas d’immigration.

Ils portent en eux une culture radicalement différente, qu’ils confrontent à notre propre culture. Les questions de l’exil et de l’intégration, mais aussi leur regard neuf et critique sur notre monde actuel et sur notre société qu’ils découvrent, résonnent dans cette classe parisienne d’une manière singulière et vivante. Tous sont des enfants courageux, matures, qui portent des responsabilités très lourdes et affrontent leur destin.

Pour ces jeunes, l’identité, vécue comme une double appartenance au pays d’origine et au pays d’accueil, est désormais et à jamais plurielle. Ce sont des héros de la vie d’aujourd’hui, ils sont une richesse pour notre pays.

FILMS

Lulu femme nue
France - 2013 - 1h30min - Comédie dramatique
avec Karin Viard, Bouli Lanners, Claude Gensac, Philippe Rebbot, Marie Payen, Solène Rigot, Nina Meurisse, Pascal Demolon

À la suite d’un entretien raté, Lulu quitte son mari et ses trois enfants. Elle profite de quelques jours de liberté, seule, sur la côte, et sans culpabilité. En chemin, elle croise un drôle d’oiseau couvé par ses frères, une vieille qui s’ennuie à mourir…

La Cour de Babel
France - 2013 - 1h29min - Documentaire
avec

Ils sont collégiens, âgés de 11 à 15 ans, réunis dans une même classe d’accueil pour apprendre le français. Dans ce petit théâtre s’expriment l’innocence, l’énergie et les contradictions de ces adolescents qui, animés par le même désir de changer de vie, remettent…