JÉRÔME BONNELL : " UN FILM POUR EMMANUELLE DEVOS"

Jérôme Bonnell : " Un film pour Emmanuelle Devos"

Comment est née cette Histoire ?

Aussi loin que je m’en souvienne, la toute première rêverie liée à ce film tournait autour du suspense amoureux, d’une idée du « présent », de la naissance d’un amour presque minute par minute, d’une tension de cinéma qui dépasserait la situation elle-même. C’est à partir de cette envie, aussi profonde que ludique, que le vrai thème de cette histoire et sa temporalité - une journée unique - ont émergé petit à petit. Ce film est né un peu comme un fantasme, à l’image du coup de foudre aussi muet qu’immédiat des personnages l’un pour l’autre dans le train. Il y avait également le désir, très concret et sûr celui-là, de retrouver Emmanuelle Devos après J’attends quelqu’un et d’écrire un film spécialement pour elle.

Quelle a été l’incidence de cette temporalité sur la forme du film ?

Dès le départ, je ne voulais surtout pas que cette journée unique soit un prétexte à mille péripéties ou rebondissements astucieux. Je souhaitais que la trame reste des plus simples, être au plus près du cheminement intérieur du personnage et d’un temps quasi-réel pour toute une partie de l’histoire. Il y avait, dans les premières versions du scénario, quelque chose d’un peu évanescent dont j’ai mis un certain temps à me débarrasser. Le film ne repose jamais sur une efficacité de récit, mais sur des enjeux et des sensations d’autant plus fortes qu’ils sont d’une grande fragilité narrative. Il s’agissait constamment de chercher une grâce et, si elle existe, j’en dois la plus grande partie aux acteurs. Sur le tournage, il était parfois difficile d’étirer le temps à ce point, de passer de nombreux jours à tourner plusieurs minutes successives d’une situation, ce qui existe sur tous les films du monde, mais ici à une échelle particulièrement extrême. Il y avait la crainte de se répéter dans le jeu - ce à quoi les acteurs ont toujours échappé - et il fallait garder confiance.

Est-il plus difficile d'écrire et de filmer un personnage de femme ?

Étrangement, je ne trouve pas. Pour un pudique comme moi, c’est comme une bonne planque, je peux y mettre beaucoup de choses sans jamais être directement soupçonné d’autobiographie ! Je m’aperçois que c’est une façon d’aller beaucoup plus loin dans ce que j’ai envie de raconter, de contempler tout en m’identifiant, d’être à la fois plus libre et plus à l’abri.

Le générique est précédé d'une belle entrée en matière où le spectateur est invité à vivre l'émotion d'une comédienne en coulisses, avant d'entrer en scène. Est-ce une façon de dire qu'Alix va s'inventer une fiction ?

Qu’Alix exerce le métier d’actrice est une idée qui n’est pas venue immédiatement. Elle a surgi comme une évidence quand m’est apparu qu’il n’existait pas de rendez-vous plus immanquable que celui, pour un acteur, d’être sur scène le soir. J’ai voulu évoquer, dès les premières minutes du film, l’état qui précède cette entrée sur scène, le fameux « trac » qui serait comme l’écho du film entier. Ce qui m’intéressait ici précisément n’est pas « ce qu’on voit » quand quelqu’un joue mais davantage « ce que cela lui fait ». Alix vit cette journée dans un état flottant, comme une étrangère dans sa propre ville. Mue par ce désir qui la dépasse, elle vit sa présence aux obsèques comme une imposture, elle s’y donne un rôle. Parler une autre langue que la sienne la place aussi dans une situation de jeu, c’est comme un petit masque qui lui ferait oser des choses, une composition qui la ferait devenir encore plus elle-même. Par ailleurs, la peur et la témérité d’Alix résonnaient non seulement avec l’idée du trac en général mais aussi avec celui d’Emmanuelle Devos - le vrai, sur le tournage - dont elle a su se servir. Je crois que cette mise en abîme a imprimé quelque chose de ludique sur le travail et sur la forme du film. Je me suis, moi aussi, senti beaucoup plus espiègle que d’ordinaire avec la caméra.

La démonstration du talent d'Emmanuelle Devos est faite en particulier dans la scène de l'audition, où elle enchaîne deux essais aussi différents l'un de l'autre !

On a commencé le tournage par cette scène, et j’ai gardé la première prise. Le plan dure six minutes sans coupe et c’était une entrée en matière assez vertigineuse pour Emmanuelle. Un souffle qui a entraîné toute l’équipe. À l’image de la vaillance d’Emmanuelle tout le long du tournage.

On pourrait déceler dans Le Temps de l'aventure des thèmes qui semblent vous captiver : la nécessité d'une reconstruction après un deuil, comme le désir d'un amour secret, étaient dans Le Chignon d'Olga. Dans Les Yeux clairs aussi, l'héroïne rencontre un inconnu. Et dans J'attends quelqu'un il y avait déjà le poids d'une absence d'enfant dans un couple...

Sans avoir l’impression de les choisir si clairement, les thèmes qui me rattrapent ont toujours un peu à voir avec « comment quitter l’enfance ». Bien que je m’efforce toujours d’éviter la psychologie, on pourrait presque conclure d’Alix qu’elle n’a jamais totalement quitté sa position d’enfant. et ce, malgré son âge. On le voit avec sa mère au téléphone, ainsi que dans ses rapports avec sa sœur.

C'est un film sur l'hésitation, avec des départs sans cesse différés. Et en même temps, sur l'impossibilité de résister à une force irrépréssible...

Le lien avec l’enfance va aussi forcément avec la peur d’un monde « adulte », d’une vie future, d’une frontière décisive qu’on est au bord de franchir. il s’agit pourtant là de personnages à mi-chemin de leur existence, mais traversés chacun par une émotion très personnelle. Des personnages qui, par surprise, sont rattrapés par leur propre sentimentalité, alors qu’ils croyaient avoir sur les choses un certain recul, une certaine expérience. Ils vont même jusqu’à envisager de changer de vie. C’est précisément cela qui m’a touché et m’était vital à raconter. Un combat entre pulsion et lucidité. Ce qui se passe en une journée, dans ce temps suspendu est pour moi comme l’écho d’une vie entière. Comme la musique de Vivaldi utilisée dans le film. Par ailleurs, Alix est une femme de quarante-trois ans et je trouve qu’avoir cet âge aujourd’hui est une chose très différente de ce qu’elle était il y encore dix ou vingt ans. Un âge où, de nos jours, subsistent parfois encore de nombreuses traces d’adolescence, un âge où certaines font encore des enfants, dans un monde nouveau où de toute façon - nous explique-t-on - nous vivrons tous centenaires…

La morale du film, c’est Vivre l’instant ?

J’espère surtout qu’il n’y a pas de morale dans le film ! J’ai filmé mes personnages en rêvant d’être à leur place, de vivre ce qu’ils vivent. Je m’identifie bien trop à eux pour me permettre de les juger, chose que je refuse autant que possible de faire. Même la scène du « duel » entre les deux sœurs, je l’ai volontairement tournée en un seul plan et surtout à une distance égale d’elles deux, pour ne pas n’être a priori que du côté d’Alix.

Comment avez-vous élaboré votre mise en scène pour les scènes du train, et du métro ?

En cherchant toujours la sensation au détriment de la démonstration. En essayant de préserver au maximum l’idée du présent, de ne pas avoir d’avance sur Alix. De faire qu’elle soit sous l’emprise de son seul instinct, comme téléguidée par sa propre mise en scène... Peut-être y a-t-il là une allégorie inconsciente de mon propre métier ? Tous ces trajets étaient exaltants à tourner car nous étions parmi les vrais passagers du métro ou de vrais voyageurs en pleine Gare du nord. avec Pascal Lagriffoul, mon opérateur depuis cinq films, l’urgence nous a dicté une forme, libre et discrète, qui a nourri en même temps l’inspiration des acteurs. Il fallait être rapide et ça nous a aidés. Seul le support HD (une première pour moi sur ce film) pouvait rendre cette chose possible.

Pourquoi Alix est-elle sans argent ni téléphone ? C’est un joli clin d’œil - ou un pied de nez - que de la voir dans des cabines téléphoniques à l’heure des téléphones portables !

Ça m’amusait de me demander ce que deviennent, en 2013, les perspectives d’une journée où un personnage se voit à la fois privé de téléphone mobile et de carte bancaire. Quelle part d’obstacles cela suppose-t-il ? Et surtout quelle part de liberté ? C’est aussi ce contexte, lié au monde d’aujourd’hui, que je souhaitais évoquer, ou plutôt « utiliser » sans pour autant tomber dans la démonstration psychosociale. Par ailleurs, je trouve qu’il n’y a rien de plus cinématographique qu’une cabine téléphonique…

Le film est semé d’humour…

De manière très basique, j’ai tendance à supposer qu’on est toujours là - au fond - pour rigoler, quoiqu’on raconte. Et Emmanuelle est si drôle que la comédie finit par devenir un mouvement naturel quand vous écrivez pour elle. Elle est de ces acteurs qui vous emmènent vers la lumière, vers la légèreté, même s’il y a un contrepoint plus grave. Ça m’avait déjà frappé sur J’attends quelqu’un.

Pourquoi avoir imaginé qu’Alix tombe amoureuse d’un Anglais ?

Tout simplement parce qu’au départ je voulais qu’ils aient peu de chances de se revoir. Mais je me suis rapidement aperçu que la langue anglaise était aussi un abri magnifique pour se laisser aller à des dialogues plus romanesques, à des choses davantage « dites ». Une pudeur m’en empêchait sur mes films précédents. en anglais, des mots d’une grande simplicité ont une beauté immédiate, moins affectée que dans d’autres langues. Un peu comme une chanson d’Elvis Presley qui tomberait à plat dès qu’on essaierait de la chanter en français.

A propos de pudeur, quelle était votre approche des scènes de lit ?

Quand vous êtes pudique vous-mêmes et que vous filmez des acteurs pudiques - par un hasard qui n’en est probablement pas un - vous avez à surmonter quelque chose ensemble… Même si le courage se situe beaucoup plus devant la caméra que derrière, évidemment ! En les filmant, je me suis efforcé de me sentir « à leur place » plutôt que de les « regarder ». Tout a été minutieusement discuté, puis répété, pour que chacun se sente à l’aise.

Il y a chez Alix une audace inouïe.

Oui, une audace qui l’ébahit elle-même. Et c’est très subtilement joué par Emmanuelle. Ma hantise, au tournage puis au montage, était qu’on puisse imaginer, chez elle, une habitude de draguer des hommes dans ce genre de contexte !

Quelle différence faites-vous entre la honte et la culpabilité ?

Je n’ai pas vraiment cherché à traiter la culpabilité, qui ne m’intéresse que très peu dans cette histoire. La honte, elle, n’a rien de moral. Elle est beaucoup plus intime. La situation d’Alix dans le film est forcément gênante, à plein d’étapes. Aux obsèques, dans le café, dans le couloir de l’hôtel… Soutenir le regard de quelqu’un dans un train est déjà un exploit d’une grande témérité, à moins d’être séducteur de nature. Cette honte - au fond très agréable aussi, parce qu’elle est comme de l’orgueil, comme de la timidité à surmonter - donne une grande partie de son sel à l’histoire. Et au bout, il y a deux êtres qui s’acceptent. Rien de plus beau dans la vie, à mes yeux, que l’acceptation des êtres ou des choses. La honte, c’est aussi un retour à l’enfance. D’ailleurs, les acteurs que je préfère au monde sont souvent ceux que l’on peut imaginer sans effort quand ils étaient petits. C’est le cas d’Emmanuelle Devos comme de Gabriel Byrne.

Pourquoi avez-vous choisi Gabriel Byrne ?

Je l’ai toujours beaucoup admiré, dans des films comme Spider ou Miller’s Crossing, mais c’est en le rencontrant dans un festival il y a des années que j’ai eu envie de le filmer. J’ai souvent besoin de voir les gens en vrai, malgré la fascination que je peux avoir pour eux à l’écran. il est le premier à qui - mon producteur Edouard Weil et moi - avons proposé le rôle et j’ai eu l’immense chance qu’il l’accepte. Gabriel est un acteur très différent d’Emmanuelle. Elle n’est que liberté, invention immédiate, abandon ; aucune prise ne ressemble jamais à l’autre. Lui est plus qu’habité, mais travaille à l’anglo-saxonne, dans un contrôle précis, très fin, très méticuleux. Parfois déroutant, parce qu’il ne manifeste que très peu son plaisir de jouer. Mais je crois qu’il était heureux de me voir heureux. Il n’a évoqué son plaisir de travail qu’à la toute fin du tournage, ému de repartir « chargé » de quelque chose de profond. Ça m’a énormément touché. Je pense que c’est précisément la rencontre de ces deux personnalités si différentes qui rend leur échange si gracieux.

FILM

Le Temps de l'aventure
France - 2013 - 1h44min - Comédie dramatique, Fiction
avec Gabriel Byrne, Emmanuelle Devos, Gilles Privat, Laurent Capelluto, Aurélia Petit, Françoise Lebrun, Denis Ménochet

Alix est comédienne. Un peu en galère, elle partage sa vie entre Paris où elle vit et la province où on l'applaudit tous les soirs. Dans un train, son regard croise celui d'un bel inconnu. Va-t-elle le regarder partir, le perdre à tout jamais ou s’offrir au…