ISABELLE HUPPERT : "RIEN N'EST DIFFICILE POUR UN ACTEUR"

Isabelle Huppert : "Rien n'est difficile pour un acteur"

Vous jouez le rôle d'une femme qui décide de disparaître, de s’effacer dans le paysage... Quel paradoxe pour une actrice !

Isabelle Huppert : Oui, le film peut d’ailleurs être vu comme une sorte de métaphore sur l’acteur. On assiste à la mue de cette femme, à un processus de dépouillement qui conduit à l’apparition de quelqu’un d’autre. Elle est obligée d’être active pour disparaître, ce qui épaissit sa folie. Ce n’est pas une folie clinique, mais une folie quand même, cette obsession maniaque, mathématique qui lui fait vider son appartement, liquider les comptes bancaires, jeter le portable... « Villa Amalia » a quelque chose de profondément paradoxal : le film est à la fois abstrait et concret, froid et émouvant, lent et rythmé comme un polar. Il agit comme un révélateur. Ce qui était tenu à distance sur le tournage apparaît fortement à l’écran, comme une blessure, une brûlure qui se joue à chaque plan.

Dans une scène clé, Jean-Hugues Anglade dit à votre personnage : « Tu n’es pas très sympathique. » Vous répondez : « C’est vrai », avec un grand sourire. Ce moment fait écho à votre carrière dans son ensemble, à tous ces rôles de mante religieuse que vous avez joués chez Chabrol ou Haneke...

Je ne me pose jamais la question : cette femme est-elle sympathique ou antipathique ? Ça me paraît trop frontal. D’autant que je n’ai pas du tout l’impression de jouer des femmes odieuses. A la sortie de « La séparation » (Christian Vincent, 1994), les critiques disaient que le personnage féminin était très dur, et je m’en étais beaucoup étonnée. Des années plus tard, j’ai revu le film à la télévision et j’ai mieux compris. C’est vrai qu’elle est dure ! On n’est pas conscient de tout ce qu’on laisse transparaître, on ne calcule pas tout, heureusement. Et puis, dans les films que je tourne, le personnage est un lien entre le metteur en scène et le monde qu’il veut décrire, il est comme l’écho d’une situation, sa petite histoire croise la grande Histoire... A moins de mettre en scène le meilleur des mondes, on se retrouve donc avec des personnages qui sont le reflet d’une contradiction, d’une difficulté.

Rencontrez-vous parfois l’agressivité de spectateurs heurtés par l’un ou l’autre de vos films ?

C’est arrivé, mais j’ai l’impression que les gens reçoivent les films malgré tout, à leur corps défendant. Neuf spectateurs sur dix diront que la pianiste est un personnage manipulateur, pervers... Mais, au-delà de ce discours, le film agit de manière souterraine, subtile. D’ailleurs, les gens y vont, c’est bien la preuve qu’une force les attire. Un film comme celui de Haneke fait ressentir un désarroi intime, une fragilité et entraîne un retour sur soi. Les gens rejettent la pianiste en paroles justement parce qu’ils se sentent si concernés, elle n’est pas une figure lointaine, mais familière.

« La pianiste », « Ma mère » ou même « J’adore Huckabees », de l’Américain David O. Russell... Dans votre filmographie récente, les scènes périlleuses, violentes, sexuelles, abondent. Vous arrive-t-il de vous sentir en difficulté ?

Au fond, je trouve que rien n’est difficile pour l’acteur : la difficulté est à prendre en charge par le metteur en scène. Dès lors que la caméra s’approche, vous avez un espace pour offrir autre chose, les mots deviennent résiduels. Jouer est un exercice d’opposition. On joue toujours contre quelque chose, au théâtre contre une langue majestueuse ou contre une mise en scène, au cinéma en opposant une résistance au cadre. En ce sens, la contrainte est salutaire. C’est dans la tension qu’on existe, que la vie peut circuler. Parfois, il faut tout simplement y aller ! Dans « La pianiste », il y avait des scènes incroyablement violentes ; à aucun moment je n’ai cherché à rester en retrait.

L’ensemble de vos films finit-il par composer un autoportrait ?

Oui, mais il y a, et il y aura toujours, une part manquante. Pour les autres et pour soi-même. Je me souviens que Claude Régy me disait toujours de la musique qu’elle était « non-sensique », j’aime beaucoup cette expression ! Les mots et les images produisent trop de sens pour parvenir à ce qu’on voudrait exprimer de façon exacte, absolue.

FILM

Villa Amalia
Suisse, France, Italie - 2008 - 1h37min
avec Isabelle Huppert, Jean-Hugues Anglade, Xavier Beauvois, Maya Sansa, Clara Bindi, Viviana Aliberti, Michelle Marquais, Peter Arens, Ignazio Oliva

Comme la goutte d'eau fait déborder le vase, Ann voit une nuit Thomas embrasser une autre, et elle décide de le quitter, de tout quitter. Elle est musicienne, seule la musique la tient mais ne la retient pas. Elle ne tient qu'à la musique.