HUBERT VIEL : "... FAIRE COÏNCIDER ROHMER AVEC LE MYTHE D’ARTÉMIS"

Hubert Viel : "... Faire coïncider Rohmer avec le mythe d’Artémis"

Qui êtes-vous Hubert Viel ?

Je viens de Normandie, d’une famille d’éleveurs, d’entraîneurs de chevaux depuis plusieurs générations. J’étais prédestiné pour prendre la relève, sachant qu’un fils d’entraîneur qui ne perpétuait pas la tradition, c’était très rare il y a quinze ans. Je travaillais à l’écurie quand j’étais adolescent. Mais je ne m’entendais pas très bien avec mon père. J’ai su vers mes dix-huit ans que je ne poursuivrai pas dans cette voie. Je voulais faire les Beaux Arts, en tout cas quelque chose d’artistique. Ecrire, peindre, dessiner… je ne savais pas trop.

Après le bac, il a bien fallu se décider. J’ai souhaité étudier la philosophie mais je ne me suis pas inscrit à temps. Du coup, j’ai opté pour une école de cinéma. J’ai donc passé le concours d’entrée de l’ESRA, pour ensuite revenir à quelques années d’études de philo. Pendant mon enfance, j’ai eu des coups de foudre de cinéma. En particulier le jour où mon père est rentré à la maison avec toutes les VHS des films de Jacques Tati. Je me souviens qu’avec mon frère on les regardait en boucle. Soudain on prenait conscience que le cinéma était un art alors que quand on est gamin c’est plutôt un divertissement, surtout les dessins animés. On ne considérait pas le cinéma comme un objet de création.

Quand on est enfant, on s’en fiche de savoir qui réalise et qui produit. Avec Tati c’était différent. De plus, comme il se mettait en scène lui-même, on mettait un visage sur le créateur. Ce fut mon premier apprentissage de cinéma bien qu’à cette époque là – j’avais dix ans – je n’avais pas spécialement envie de devenir réalisateur. Ce métier paraissait trop flou, trop compliqué. Un truc de " grands ".

Quelle est l’origine du projet ?

Il y a plusieurs origines du film qui se sont rejointes à un moment donné. La première c’est avec la fille qui joue Artémis, Frédérique Barré, une amie, institutrice dans la vie. Elle a réalisé des films expérimentaux. Elle me réclamait un rôle. J’en ai donc construit un autour d’elle. On avait décidé que ce serait d’après la mythologie grecque. Elle était fan d’Anna Karina, de Pierrot le fou. On avait déjà l’idée d’un truc un peu décalé, avec des mises en abîme, inspiré par la Nouvelle Vague, mais tendance drôle et amusante. Cette idée est restée dans les tiroirs. Ça, c’est la genèse.

Par ailleurs, moi, j’avais un projet beaucoup plus travaillé, un scénario d’après L’Odyssée d’Homère, ses héros adaptés à l’époque contemporaine. Un truc un peu plus noir, plus mélancolique, pas spécialement burlesque. Ce projet, je l’ai porté pendant deux ans en cherchant des financements avec un vrai producteur et une vraie société de production. On n’a jamais eu les subventions, on s’est fait jeter de partout, CNC, régions… Le projet était beaucoup trop ambitieux. Auparavant, je n’avais fait que des films très courts, aux alentours de dix minutes.

Là, le projet s’étalait sur soixante pages. Pendant cette vaine recherche d’argent, il fallait que je tourne, pour entretenir la machine. Donc j’ai écrit Artémis en deux, trois semaines. Je l’ai écrit à Barcelone où j’étais en vacances. Je voulais un film plus léger, un film d’été, un road trip.

C’est une adaptation des Hymnes de Callimaque ?

Comme je voulais écrire rapidement et ne pas avoir l’angoisse de la page blanche, il me fallait du contenu très vite. J’ai décidé d’aller chercher dans les textes des poètes grecs qui allaient me nourrir suffisamment. L’Hymne à Artémis de Callimaque mais aussi Les Métamorphoses d’Ovide. Le mythe d’Artémis était celui qui correspondait le mieux à l’actrice, un peu sauvage, un peu mélancolique. Parmi une trentaine d’hymnes, il y en a un consacré à Artémis sur quatre pages. C’est une compilation des différents épisodes qu’elle a vécus.

J’ai brodé là-dessus en piochant ce que je voulais dans le texte. La création du scénario était assez jubilatoire, ça consistait à prendre des éléments mythologiques et antiques pour les adapter dans le contemporain. J’étais à l’aise dans l’écriture. Il y avait plusieurs influences dont je voulais tenir compte. Une sorte de pot-pourri. Rohmer pour l’aspect film de plage, l’amitié entre deux filles.

Ça m’amusait beaucoup de faire coïncider Rohmer avec le mythe d’Artémis. Il a aussi l’influence de Pialat et de Garrel pour l’aspect prises de vues sur le vif, laisser les acteurs se débrouiller. Je voulais le souffle des acteurs, qu’il y ait du grain dans leur jeu, dans leur voix.

Parlons du support de tournage et du noir et blanc.

Le noir et blanc s’est imposé dès le départ. Je savais que j’allais mêler plusieurs styles de mise en scène, des séquences tournées de manière documentaire, d’autres, inversement, où régnait le merveilleux et d’autres encore où je faisais apparaître un narrateur en mode Nouvelle Vague.

Je savais que pour cet assemblage, cela nécessitait un support qui fasse le liant de tout cela. Et le super 8 est tombé à pic. C’est un support pas très cher, une image qui parle d’elle-même, peu importe ce qu’on filme, il permet d’homogénéiser l’ensemble. Et paradoxalement, un support tellement fragile et capricieux qu’il peut se passer n’importe quoi à l’image : des poils, des voiles, des flous, certains objets filmés apparaissent fantomatiques. (...)

Y avait-t-il beaucoup d’improvisation, ou les actrices avaient-elles des lignes de dialogues très écrites ?

Les scénarios que j’écris sont toujours très détaillés. J’aime que ce soit réaliste dès la lecture, que ce soit vivant et trivial dès les dialogues. C’était très écrit mais néanmoins je savais qu’au tournage, vu que je partais avec une équipe réduite, il y aurait beaucoup d’imprévus. Il n’y avait pas beaucoup de maîtrise en terme de production, pas de scripte, pas de coach d’acteurs, pas d’assistant réalisateur. Je savais que j’aurai énormément de chose à gérer et qu’il me fallait lâcher prise. Je les ai donc laissées s’approprier le texte comme elles voulaient, même si à un moment elles oubliaient des mots ou en ajoutaient. Je ne voulais pas qu’elles se prennent la tête avec le scénario pendant le tournage. (...)

Aviez-vous prévu dès le départ d’être le narrateur omniscient, d’apparaître à l’image et qu’on voit parfois pendant le tournage ?

Oui, c’était déjà dans le scénario. Il y a longtemps que j’avais envie de jouer un peu. Donc là, il y avait un petit rôle pour moi, celui du narrateur. Puisque j’avais écrit l’histoire, je serais le narrateur. Je savais que je serais présent à l’image et que je ferais la voix off. Mais dans le scénario j’avais davantage de scènes. J’ai dû en supprimer pendant le tournage. J’étais fatigué car j’avais cumulé les casquettes. Dans trois scènes, j’ai donc décidé de ne pas apparaître, de m’en tenir à mon rôle de réalisateur. Mais j’ai fait plus de voix off, je me suis rattrapé en post-production.

Les musiques ? Il y a une chanson originale à la fin ?

Les musiques ont été composées après le tournage et effectivement, il y a une chanson originale. J’ai composé la musique du film bien que n’étant pas musicien professionnel. J’ai surtout eu la chance de bosser avec Rémi Alexandre, de Syd Matters, avec lequel j’habitais et qui a tout arrangé et mixé.

Pour la chanson, je trouvais ça sympa d’écrire celle du générique de fin comme on le faisait souvent dans les années quatre-vingt. Une chanson dont les paroles résument le film. Il y a ensuite beaucoup de musique additionnelle : un morceau magnifique de Schumann que j’ai mis au générique de début, Gregaldur qui interprète une de ses chansons en concert, ou des chansons paillardes qui datent de la Grande Guerre. (...)

Un mot de la manière dont a été produit le film ?

Depuis le début, mes films sont autoproduits à 90%. J’initie le film, je trouve l’argent moi-même. Ce film s’est fait avec très peu de moyens ; J’ai dès le départ mis de l’argent de ma poche pour déclencher les choses. On s’est vraiment lancé à l’aventure sans trop se poser de questions, avec juste une équipe, une association, où chacun a mis ce qu’il pouvait. Le tournage s’est étalé sur deux ans !

 

Propos recueillis par Agnès Wildenstein.

FILM

Artémis cœur d'artichaut
France - 2013 - 1h04min - Comédie dramatique
avec Frédérique Barré, Noémie Rosset, Hubert Viel, Lelio Naccari

Un passage dans la vie d’Artémis, déesse lunaire parachutée dans le monde contemporain. Étudiante en lettres, solitaire et mélancolique, sa vie bascule quand elle rencontre l’exubérante nymphe Kalie. Histoire d’une amitié foudroyante.