DIEGO LERMAN, DANS LES YEUX D'UN ENFANT

La violence conjugale à travers le regard d’un enfant

En 2010, un fait divers m’a profondément bouleversé. Nous préparions la sortie de mon long-métrage L’Œil invisible et juste en bas des bureaux de production, un homme a tiré de sang froid sur son ex-femme, comme ça, sous les yeux de leurs enfants, qu’elle accompagnait à l’école. Par miracle, elle s’en est sortie. L’homme, lui, a été arrêté et condamné à 21 ans de prison. Cette histoire m’a terriblement marqué et j’ai commencé à enquêter sur le sujet... La veille du drame, cette femme avait demandé de l’aide et les services sociaux l’avaient incitée à aller dans un refuge. Elle n’avait pas souhaité s’y rendre. J’avoue que j’ignorais l’existence de tels lieux. J’ai commencé à rencontrer des femmes, à écouter leurs témoignages et à visiter d’autres refuges. Et un film s’est construit.

La même année je devenais père et raconter cette histoire au travers du regard d’un enfant, un regard pur, encore préservé du monde des adultes, s’est imposé. Pendant le tournage, un autre élément plus intime m’est apparu, ce sujet me renvoyait à ma propre histoire. J’ai été moi-même un « petit fugitif ». Une période de mon enfance dont je n’ai que de vagues souvenirs. Du jour au lendemain, avec mes parents, nous avons dû fuir la dictature militaire, en abandonnant tout. Nous nous sommes cachés dans plusieurs endroits dont El Tigre, le lieu où vont Laura et Matías dans le film. C’est troublant, mais pendant le tournage, je me suis souvenu que je partageais le même sentiment que le personnage de Matías : devoir fuir et se cacher sans vraiment saisir la réalité du danger.

L'Argentine et la violence conjugale

La violence conjugale est structurellement ancrée au sein de la société argentine, elle touche toutes les classes sociales. Très timidement, l’État commence à s’investir et les choses changent peu à peu. Pas uniquement pour récupérer les corps des victimes mais également pour éveiller les consciences, faire de la prévention et sanctionner. Mais face à l’ampleur du problème ces mesures semblent infimes.

L’écriture, les recherches, les témoignages

Les recherches, l’écriture et le développement du film se sont échelonnés sur trois ans. J’ai rencontré des femmes menacées, harcelées, battues par leur mari. Les entretiens sur ce qu’elles avaient vécu étaient longs et détaillés. C’est à partir de cette matière que nous avons construit, écrit puis réécrit le scénario avec Maria Meira. Je suis allé dans plusieurs refuges à Buenos Aires et aux alentours. J’ai évidement étayé mes recherches en échangeant avec des spécialistes sur le sujet. J’avais envie, avant tout, de raconter un voyage, une fuite, mais le point de vue de cette histoire devait être capté à travers le regard d’un enfant.

Le choix des acteurs et la construction de leurs personnages

Nous avons vu beaucoup d’enfants. Mais la première rencontre avec Sebastián Molinaro fut saisissante. Sa spontanéité m’a dérouté, il était également totalement imprévisible. Le choisir comportait une part de risque, mais nous avions envie de faire ce pari là !

La préparation de Sebastián avant le tournage et les essais avec Julieta ont également été fondamentaux. Julieta Díaz est une actrice très connue en Argentine, ce film était un défi qu’elle se lançait. Sur certaines séquences, elle devait m’accompagner dans la direction d’acteur et guider Sebastián. Je parlais pendant les prises, je leur soufflais des dialogues ou leur indiquais des actions qu’ils intégraient instantanément à la scène.

Julieta s’est également beaucoup documentée sur le sujet et s’est investie dans les recherches. La majorité des femmes du refuge que l’on voit dans le film, y compris celles qui y tiennent des rôles mineurs, sont des femmes qui ont subi des violences conjugales.

 

Les trois précédents longs-métrages de Diego Lerman sont à découvrir sur UniversCiné :

Tan de Repente : road-movie artisanal en noir et blanc tourné dans l'effervescence de l'Argentine en crise du début des années 2000.

Mientras Tanto : le fer de lance de la "nouvelle vague argentine" continue de parler de sa génération avec une énergie communicative.

L'Oeil invisible : Diego Lerman revient au début des années 80 et filme les couloirs et recoins d'un internat de garçons à l'heure de l'effondrement de la dictature.