CLAUDINE BORIES ET PATRICE CHAGNARD REVISITENT "LES RÈGLES DU JEU"

Claudine Bories. On peut considérer que Les Règles du Jeu est la suite des Arrivants . Le principe est le même : filmer au plus près, sans à priori, ce qui arrive à des personnes qui sont confrontées au jour le jour à l’un des grands problèmes de société qui nous concernent tous. Chapitre un : les demandeurs d’asile. Chapitre deux : les demandeurs d’emploi.

Patrice Chagnard. Notre désir, c’est d’aborder une réalité dont tout le monde parle, qu’on croit connaître, mais sur laquelle on a très peu d’approches réelles, concrètes : « Qu’est-ce que c’est que de vivre ça ? » qu’il s’agisse d’accueillir des immigrés ou de coacher de jeunes chômeurs. Nous pratiquons une forme de cinéma direct et il nous faut à chaque fois trouver un lieu qui nous permette de filmer à notre façon, sans parti pris ni jugement. Concernant les grandes questions de société, le terrain est forcément miné par les stéréotypes et les discours partisans. Le travail du cinéma, c’est de déminer en donnant à voir les choses comme elles sont.

Les Arrivants se déroulait à la CAFDA, une plate-forme d’accueil financée par l’État français. ici vous filmez Ingeus, une structure privée. Comment avez-vous trouvé ce lieu ?

Claudine Bories. Au départ on pensait filmer dans une Mission locale. Les Missions locales sont des Services publics, des sortes de Pôle Emploi réservés à l’accueil des jeunes de 18 à 26 ans. Notre choix s’était porté sur le Nord Pas de Calais, parce que c’est la région où le chômage des jeunes est le plus préoccupant. Et puis, sur internet, nous sommes tombés par hasard sur Ingeus : cette société privée proposait un coaching intensif pour accompagner de jeunes chômeurs dans leurs recherches d’emploi. En particulier à Tourcoing et Roubaix. Pour nous c’était idéal. On craignait qu’une société privée n’accepte pas notre démarche, hésite à se laisser filmer de l’intérieur et sans intervenir sur nos choix. Mais la direction nous a tout de suite fait confiance et très vite on a pu commencer à repérer.

Patrice Chagnard. La raison qui nous a fait basculer vers Ingeus, c’est surtout une raison concrète, cinématographique. Nous avions trouvé des gens formidables dans les Missions locales, mais on se heurtait à une difficulté majeure : ils n’avaient aucune prise sur les jeunes avec lesquels ils travaillaient. Tel jeune susceptible de devenir un personnage intéressant pouvait disparaître du jour au lendemain.

Pour nous qui pratiquons un cinéma de personnages, c’était problématique. A Ingeus nous n’avions pas ce problème. Ingeus allouait aux « candidats » qu’elle recrutait une bourse mensuelle de 300 euros durant six mois, à condition qu’ils ne ratent pas les rendez-vous fixés et suivent l’enseignement prévu. Du coup on était assurés d’une certaine continuité. En un sens, Ingeus, sans le vouloir, faisait pour nous de la direction de production, en même temps qu’elle proposait une mise en scène idéale pour la nôtre.

Vous voulez dire que les bureaux d’Ingeus constituaient pour vous un dispositif idéal ?

Patrice Chagnard. Ingeus a plusieurs antennes en France. Tous leurs lieux sont identiques, répondant à un choix rigoureux : l’open space par exemple. C’est une façon d’habituer les candidats à ce qu’est une entreprise. Pour nous c’était un décor signifiant, l’équivalent d’un studio.

Claudine Bories. C’était comme une scène théâtrale avec son décor et ses accessoires, ses affiches, ses slogans, ses ordinateurs, sa machine à café... De plus, ce lieu se trouvait en haut d’une tour, elle-même plantée au milieu d’un décor surréaliste, sorte de terrain vague sur fond d’usines abandonnées qu’on apercevait par les grandes baies vitrées.

Comment avez-vous procédé ?

Claudine Bories. On a fait trois mois de repérages, on a écrit un scénario pour trouver les financements. On est revenu six mois plus tard, on a filmé plusieurs jours par semaines pendant huit mois. Au départ on a suivi une quinzaine de jeunes. A l’arrivée il en reste quatre. Parmi les autres, disparus en cours de route, certains ont trouvé du boulot, d’autres sont partis ailleurs... Le scénario, d’une cinquantaine de pages, se présentait comme une pièce de théâtre. Les dialogues s’inspiraient de ce qu’on avait entendu au cours des repérages.

Patrice Chagnard. Dès le départ nous savions que ce film serait un film de dialogues. Pour nous, le véritable sujet du film c’est la question du langage. C’est l’abîme entre les mots codés de l’entreprise, martelés par les coachs, objet d’exercices d’entraînements, et la parole des jeunes, ou leur absence de parole, qui nous renvoie à un tout autre monde culturel. L’enjeu est là : ce langage codé de l’entreprise, du marché, est totalement déconnecté du monde de ces jeunes qui le reçoivent avec un mutisme interloqué, ne comprennent pas grand chose à ce qu’on exige d’eux et y résistent de mille façons.

Quels choix étaient les vôtres en matière de mise en scène ?

Claudine Bories. L’open space génère une confusion visuelle et sonore, un désordre duquel il fallait s’abstraire. J’aurais aimé parfois des plans plus larges, ne serait-ce que pour évoquer l’espace et le ballet permanent des allées et venues, mais on s’est rendu compte très vite que l’on ne pouvait saisir les réactions et l’émotion des candidats qu’en s’approchant au plus près d’eux, en « faisant loupe ».

Patrice Chagnard. C’est moi qui suis à la caméra. Dès que je m’éloignais des visages, je constatais qu’il ne se passait plus rien dans le cadre, l’image devenait insignifiante. Le gros plan s’imposait. C’est un travail d’entomologiste. Mettre en scène la parole dans ce huis clos, c’était d’abord mettre en valeur des regards, des silences, une infime crispation du visage, une simple moue... Découvrir que c’est finalement ça qui fait sens et qui est spectaculaire.

Dans ce film - davantage que pour d’autres - ce qu’on peut appeler la mise en scène s’est faite au montage. A partir d’une matière énorme (130 heures de rushes) nous avons cherché un équilibre entre d’un côté le discours porté par les coachs et les coachs eux-mêmes avec leurs personnalités, et de l’autre nos personnages et leurs mille façons de résister à ce discours. Il fallait être juste, ne pas grossir le trait et en même temps parvenir à mettre en lumière dans le dispositif que nous avions filmé, une logique absurde qui n’est pas forcément visible au premier regard.

Comment transformez-vous votre cinéma documentaire en utilisant les outils de la fiction ?

Claudine Bories. En construisant un espace unique, en isolant des personnages, en respectant une dramaturgie, une forme... Dans ce film, il y a des cartons qui viennent rythmer le récit. Ces cartons disent où en sont les jeunes en les nommant par leurs prénoms : « Lolita s’engage, Kevin hésite... ». Ça a plusieurs effets : casser le réalisme, mettre une sorte de distance, renforcer le côté “ petite histoire ’’ qu’on raconte... La musique, décalée et récurrente, a une fonction analogue.

Patrice Chagnard. La dimension fictionnelle vient de ce qu’on pousse le documentaire suffisamment loin pour que les personnes filmées deviennent des personnages de cinéma. Sans avoir recours à l’artifice. C’est ce que disait Rossellini : « Il n’y a que deux façons de faire du cinéma: soit on part de la fiction et il faut aller jusqu’au réel, sinon le film n’est pas crédible, soit on part du réel - ce qui est notre cas - et il faut aller jusqu’à la fiction, sinon il n’y a pas de film. ».

Claudine Bories. Ce qui se passe dans le réel peut prendre des dimensions fictionnelles inouïes, il suffit d’être attentif à cette dimension pour la percevoir et l’intégrer au récit documentaire. Quand Hamid vient dire à sa coach Gaétane qu’il lâche tout, celle-ci s’est tellement investie dans la relation d’accompagnement avec lui qu’elle réagit comme une femme abandonnée et la séquence devient une vraie scène de rupture.

Selon quels critères choisissez-vous les personnes filmées ?

Patrice Chagnard. Il ne s’agit en aucune façon d’un échantillonnage sociologique. L’importance qu’a pris Lolita dans le film tient à elle, à ce qu’elle est intrinsèquement. Elle devient pour nous un personnage de cinéma parce qu’elle a un secret, une manière d’habiter son corps, une présence qui n’appartient qu’à elle. On est hors des schémas. Pour moi, la phrase la plus importante du film, c’est elle qui la prononce : « Une personne est une personne ».

FILM

Les Règles du jeu
France - 2014 - 1h46min - Documentaire
avec

Lolita n’aime pas sourire. Kevin ne sait pas se vendre. Hamid n’aime pas les chefs. Thierry parle wesh. Ils ont vingt ans, sont sans diplôme et cherchent du travail. Pendant 6 mois, les coachs d’un cabinet de placement vont leur enseigner le comportement et…