CLAUDE CHABROL : "LE SALUT DANS UN UNIVERS TRUQUÉ NE PEUT VENIR QUE D'UN TRUCAGE"

Claude Chabrol : "Le salut dans un univers truqué ne peut venir que d'un trucage"

Le point de départ est un célèbre crime passionnel : l'assassinat de l'architecte du Madison Square Garden ...

Oui, il s'agissait de Stanford White, un architecte de Manhattan très en vue à la fin du XIX è me siècle, mais aussi un sacré coureur de jupons. Il a été assassiné en pleine gloire, en 1906, par l'époux de sa maîtresse du moment, Evelyn Nesbitt, qui était une petite actrice de music-hall.

Qu'est-ce qui vous intéressait, Cécile Maistre (co-scénariste) et vous, dans cette affaire ?

Nous souhaitions nous attacher à la seule réalité du fait divers pour souligner, un peu à la manière d'un entomologiste, ce qu'elle révèle d'énorme sur la nature humaine ! Il nous a donc semblé essentiel de transposer complètement cette affaire, sans nous pr éoccuper aucunement du lieu, de l'époque ou de la psychologie des personnages réels. D'ailleurs, je dirais même que ce fait divers est plus facilement envisageable – et donc transposable – aujourd'hui qu'à l'époque où il s'est déroulé.

Le film s'ouvre sur un air de Turandot et un générique nimbé d'une lumière rouge-sang...

Je voulais mettre le spectateur sur une fausse piste : on plonge d'emblée dans l'univers très romantique de Puccini, puis on le quitte tout aussi brutalement lorsque la musique est coupée net sur l'autoradio. Visuellement, cela se traduit par le passage abrupt du virage rouge-sang à la réalité – une réalité dénuée de tout romantisme. On est immédiatement plongé dans un univers cossu, fait de faux-semblants. D'un seul coup, on passe de l'exacerbation des sentiments qu'évoque l'opéra à l'univers clinquant de la luxueuse maison de Saint-Denis (François Berléand).

C'est un monde en trompe-l'œil où l'atmosphère sexuelle qui y règne livre une clé au spectateur sur les événements qui vont suivre... Ce monde en trompe-l'œil nous amène tout naturellement à la télévision.

Absolument ! J'ai montré les coulisses de la télévision telles qu'elles existent, avec le fond vert du plateau sur lequel on incruste les images et le présentateur qui fait des gestes dans le vide. Ce qui m'intéressait, c'est qu'il s'agit d'un univers de trucages qui renvoie directement au monde des apparences et des faux-semblants dans lequel évoluent les personnages.

Chacun des personnages est perçu par les autres à travers un prisme déformant...

Tout à fait. Ils ont en outre un prisme déformant vis-à- vis d'eux-mêmes puisqu'ils sont la plupart du temps extrêmement indulgents avec leur propre personne. C'est encore plus vrai chez le personnage de Benoît Magimel qui est plus fou que les autres : c'est un authentique schizophène, déchiré entre innocence et culpabilité. A-t-il tué son frère dans la baignoire quand il était enfant ? On n'en saura jamais rien...

Où se situe Gabrielle Deneige qu'interprète Ludivine Sagnier ?

Elle est encore intègre, mais elle est tentée de se diviser . C'est pour cela qu'elle incarne pleinement la “fille coupée en deux” du titre. Gabrielle est une jeune fille innocente dans sa crédulité même. J'adore la scène où elle s'amène avec une plume dans les fesses dans le bureau de Saint-Denis : celui-ci lui demande si elle ne se sent pas humiliée et elle lui répond qu'elle ne se sent même pas ridicule ! C'est une preuve magnifique de don de soi, et c'est précisément ce que son entourage ne peut supporter.

Le rythme est très particulier. Comment avez-vous travaillé le montage ?

Comme le film s'appelle La Fille coupée en deux, je voulais que la notion de rupture apparaisse sans cesse. Très fréquemment, les séquences s'arrêtent avant leur conclusion naturelle ou, au contraire, se prolongent au-delà de ce à quoi on pourrait s'attendre. Pour autant, il n'y a aucune volonté de frapper l'imagination.

Et les cadrages ?

Quand les personnages se fuient eux-mêmes, je les filme de profil, comme pour souligner qu'ils ne livrent qu'une toute petite facette de la vérité. Car il y a certaines de leurs répliques que les comédiens ne pouvaient en aucun cas dire face à la caméra !

Quelles étaient les contraintes musicales qui se sont imposées à Matthieu Chabrol pour la partition du film ?

Je ne voulais surtout pas d'élans lyriques ou romantiques pendant le film, à l'exact opposé de l'air d'opéra du début. Il a donc travaillé à partir de ses rythmes sériels et atonaux qui installent une atmosphère assez sèche. Je souhaitais en eff t solliciter avant tout le cerveau du spectateur plutôt que ses émotions. C'est donc une musique qui empêche de se laisser aller et qui joue sur une certaine brutalité. Je suis particulièrement content des quatre coups définitifs de la fin qui semblent finir, puis qui reprennent etc...

Sans rien dévoiler du dénouement, on peut dire que la magie intervient dans le film de manière très inattendue...

L'idée, c'est que la magie est un trucage qui s'ajoute à ceux de la télévision ou du monde de l'édition... Le salut dans un univers truqué ne peut venir que d'un trucage supplémentaire. Le titre, qui renvoie lui-même à la magie, pourrait être allégorique, alors qu'il n'en est rien...

FILM

La Fille coupée en deux
France - 2006 - 1h55min - Drame, Fiction
avec Ludivine Sagnier, Benoît Magimel, François Berléand, Mathilda May, Marie Bunel, Caroline Sihol, Valeria Cavalli, Étienne Chicot, Thomas Chabrol, Jean-Marie Winling, Didier Bénureau, Edouard Baer

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