CÉLINE SCIAMMA : " MES COMÉDIENNES ONT LU LE SCÉNARIO COMME UN COMITÉ D'EXPERTES"

Céline Sciamma : " Mes comédiennes ont lu le scénario comme un comité d'expertes"

Quelle est l’origine du projet ?

Le désir premier, ce sont les personnages. Ces filles que je croisais dans le quartier des Halles, dans le métro, à la Gare du Nord. En bande, vivantes, dansantes. En allant chercher plus loin, sur leurs Skyblogs, j’ai été fascinée par leur esthétique, leurs styles, leurs poses. Au-delà de cette énergie séduisante, il y avait avec ces personnages la présence d’enjeux forts et intimes au cœur de mon projet de cinéaste : la construction du féminin avec ses pressions et ses interdits, l’affirmation des désirs, le jeu avec les identités.

À travers elles, je voulais poursuivre mon travail autour des questions de jeunesse et du récit initiatique, mais dans un précipité de contemporain, ancré dans une réalité française, politique. Ces personnages singuliers portaient en eux la promesse du portrait mais aussi celle d’une fiction en tension dans une dynamique romanesque.

Si leur histoire est générationnelle et très française dans son ancrage, elle s’inscrit également dans une mythologie de cinéma. Celle d’une jeunesse soumise aux interdits et que l’on peut raconter aujourd’hui en France avec ces filles des quartiers.

Vous êtes-vous documentée pour écrire le scénario ?

J’ai écrit le film comme les précédents, sans me laisser intimider par la question de la légitimité, ou du prétendu sujet de société. Sans immersion quelconque ou lectures particulières. L’enjeu du film est classique : c’est le portrait d’une jeune fille dans son aspiration à vivre sa jeunesse face à l’adversité.

C’était le cœur même du projet de ne pas vouloir envisager ces filles comme des altérités qu’il allait falloir apprivoiser. Mais de les regarder comme des personnages aux enjeux intemporels, pris dans leur époque. Pour autant j’étais obsédée par la justesse du propos, et j’ai soumis le scénario en tremblant à mes interprètes comme à un comité d’expertes. Ce sont elles qui m’ont donné le feu vert. Et ce sont elles que j’ai documentées : leurs corps, leurs attitudes, leurs contrastes, leurs visages.

Comment s’est déroulé le casting ?

Le casting s’est déroulé sur une période de 4 mois. Il a consisté en premier lieu pour Christel Baras, directrice de casting, à arpenter Paris et ses banlieues. Un casting sauvage qui nous a fait rencontrer des centaines de jeunes filles, croisées dans la rue, les centres commerciaux, la Foire du Trône...

Il fallait à la fois trouver des physiques et des identités fortes, tout en composant un groupe avec ses affinités et ses contrastes. Pour choisir nos interprètes, nous avons travaillé sur la base d’improvisations, puis en introduisant le texte, car le film est très écrit. Karidja Touré, Assa Sylla, Lindsay Karamoh, Marietou Touré se sont détachées du lot, mais je dois dire que nous étions soufflées par la grande qualité de présence et d’énergie de la majorité des filles que nous avons rencontrées. De l’intelligence, de l’humour, de l’invention, du style : le processus de casting m’a complètement confortée dans l’idée que les filmer était indispensable. D’autant que ces personnages sont largement absents des écrans.

C’est une part essentielle du projet que de regarder ces visages et ces corps qu’on ne voit jamais. Ou alors dans une dynamique de diversité, qui ne fait pas la part belle aux personnages, mais qui met en scène le geste de les représenter. Le film n’est pas dans la diversité, mais dans l’exclusivité. Il est exclusivement interprété par des garçons et des filles noirs.

Parlez nous de vos interprètes.

Karidja Touré s’est imposée pour jouer Marieme/Vic. C’était le rôle le plus difficile à attribuer, car il réclamait une grande solidité. Le personnage est de tous les plans du film sans exception. Avec ce paradoxe de l’héroïne, qui doit être inoubliable et singulière, tout en étant une page blanche. L’objet de l’identification et de toutes les projections. D’autant que Marieme traverse des identités et des états multiples avec la contrainte de plusieurs visages. Elle démarre enfant, s’affirme jeune femme, devient virile.

C’est un défi immense pour une comédienne, d’autant que Karidja n’avait jamais joué. Nous avons fait un gros travail de construction des différentes étapes du personnage, à travers les costumes et les coiffures. Karidja en une journée pouvait endosser les trois visages de Marieme/Vic. Elle a une capacité de travail, de concentration et d’écoute très grande. Elle prête son corps et sa voix à l’interprétation du metteur en scène, avec confiance. Les acolytes de Vic avaient des partitions plus radicales. Et nous les avons choisies en conséquence.

Assa Sylla s’est imposée pour jouer Lady, avec son charisme, son physique de danseuse, son élégance. Elle savait convoquer l’autorité nécessaire pour endosser le rôle du leader, tout en ayant une grande sensibilité nécessaire à l’ambiguïté du rôle.

Lindsay Karamoh m’a séduite par son humour avec un débit et une intelligence du verbe rare. Le personnage d’Adiatou était au cœur du dispositif des scènes qui réclamaient de l’improvisation, il nous fallait trouver une nature comique.

Marietou Touré endosse le rôle du personnage le plus mystérieux de la bande, le plus mutique, Fily. Pour cela, il fallait une pure présence. Elle a cette chose miraculeuse : de l’attitude en toute circonstance. Chez toutes, il y avait une grande énergie combative, doublée d’une part d’enfance. Un fond de mélancolie, de fragilité et de tendresse, qui était l’alliage que je souhaitais pour le film.

Comment avez vous préparé le film avec elles ?

Nous avons travaillé ensemble pendant une dizaine de séances, avant le tournage. Il ne s’agissait pas de répétitions au sens strict, mais d’ateliers autour de l’énergie de groupe, de la convocation d’états, de la concentration. L’amitié et la confiance ont grandi entre elles et entre nous. Le premier jour de tournage, nous étions déjà un corps solidaire.

Pour Karidja Touré et Assa Sylla, il y a également eu une grosse préparation physique pour les scènes de combat.

Quelle est la part d’improvisation du film ?

Il y avait dès l’écriture des scènes envisagées comme des espaces d’improvisation. Avec une trame bien définie et un objectif dramatique, mais où les actrices allaient pouvoir prendre en charge les dialogues et la dynamique. La scène du mini-golf, la scène de découverte de la chambre d’hôtel, la scène d’affrontement entre les deux groupes de filles dans le kebab. Pour le reste, le film était très écrit et les filles endossaient leurs dialogues avec beaucoup de rigueur.

Comme dans vos deux films précédents, et plus que jamais, vous filmez la banlieue.

Oui, c’est mon terrain de prédilection. Sans doute parce que j’en viens, que ce sont des espaces que je connais et que j’affectionne. Mais aussi parce que la banlieue parle de la périphérie et donc de la marge. Le film s’est tourné principalement dans le 93 : Bagnolet, Bobigny. Et puis à La Défense. Les espaces ont été choisis pour leurs qualités de déambulations, leurs lignes de fuite. J’avais envie de rendre les propriétés graphiques de ces quartiers. Dans une mise en scène qui ne jouait pas les codes de l’immersion : une caméra sur pied, le Scope, des travellings, des plans séquences, une image engagée du côté de la couleur.

Dans cette même dynamique, tous les intérieurs des appartements sont en studio, construits, réinventés. Pour permettre une intervention maximale sur les couleurs. Et pour avoir tout le recul nécessaire, la place de la mise en scène.

Le film nous fait entrer et sortir du groupe, pourquoi ce choix ?

Le film s’appelle Bande de Filles, mais il se concentre en réalité sur un personnage central, dont on ne quitte pas le point de vue. L’enjeu de l’amitié comme acte émancipateur est central dans Bande de Filles comme dans mes films précédents. La séduction du groupe est forte pour le personnage et pour le spectateur. La tristesse de le quitter aussi.

Mais le trajet identitaire de l’héroïne, s’il est peuplé, demeure solitaire. C’est là que le destin s’accomplit, que le film prend son sens. Vic va au bout de l’exploration des identités qui s’offrent à elle : la soumission, l’affirmation par le groupe, la violence libératrice, une féminité exubérante, une virilité rassurante. Elle les épuise, une à une, pour pouvoir s’inventer.

Parlez nous de la musique du film.

Dès l’écriture du scénario, il y avait le projet d’une bande-originale, signée par Para One qui avait déjà fait la musique de Naissance des Pieuvres et la chanson de Tomboy . Nous avions envie de nous lancer dans la contrainte d’un thème, qui reviendrait plusieurs fois au cœur du film tout en s’enrichissant (en durée et en arrangements). Le thème musical s’accomplit à mesure que le récit et le personnage progressent.

Para One est le premier spectateur du film, il vient très tôt en montage et compose alors même que la forme du film se trouve. Nous faisons beaucoup d’allers-retours entre la salle et son studio pour que le montage puisse bouger au gré de ses propositions de mélodies et d’arrangements. Pour la première fois, nous avons enregistré de "vrais" instruments : des cordes, des guitares, des marimbas. Il y a un souffle plus organique que précédemment. Quelque chose de plus épique aussi, qui dialogue avec l’idée de l’héroïsme de la musique de cinéma.

Et Rihanna ?

Dès la première version du scénario, la scène de danse dans la chambre d’hôtel était écrite et chorégraphiée pour la chanson "Diamonds" de Rihanna. Avec l’espoir et le doute de pouvoir l’obtenir. J’avais envie de la puissance fédératrice du tube. "Diamonds" est une chanson profondément d’aujourd’hui mais qui a la vertu du classique instantané. Nous avons tourné la scène avec un accord de principe de la maison de disques, mais il a ensuite fallu convaincre l’entourage de Rihanna. Ils ont jugé sur pièce, en regardant la scène : c’est elle qui les a convaincus.

FILMS

Tomboy
France - 2010 - 1h22min - Comédie dramatique, Fiction
avec Zoé Héran, Malonn Lévana, Sophie Cattani, Mathieu Demy, Jeanne Disson, Yohan Ventre, Noah Ventre, Cheyenne Lainé, Ryan Bonbeleri

Laure,10 ans, est un garçon manqué. Arrivée dans un nouveau quartier, elle fait croire à Lisa et sa bande qu’elle est un garçon. Action ou vérité ? Action. L’été devient un grand terrain de jeu et Laure devient Michaël, un garçon comme les autres... Et Lisa…

Bande de filles
France - 2014 - 1h52min - Comédie dramatique
avec Karidja Touré, Marietou Touré, Assa Sylla, Lindsay Karamoh, Idrissa Diabaté, Cyril Mendy, Simina Soumaré, Djibril Guèye

Marieme vit ses 16 ans comme une succession d’interdits. La censure du quartier, la loi des garçons, l’impasse de l’école. Sa rencontre avec trois filles affranchies change tout. Elles dansent, elles se battent, elles parlent fort, elles rient de tout. Marieme…