BRAHIM FRITAH : "LA RÉSISTANCE, C'EST PARFOIS SE FORGER UN IMAGINAIRE"

Le titre du film s’est-il imposé dès le départ ?

L’idée de la chronique était présente dès le départ : des vignettes, des photos passant de l’image au mouvement. C’est une vision impressionniste, avec des images, des sons, un récit ténu sur le principe d’une chronique. L’idée de raconter sa jeunesse n’est pas nouvelle ! Je voulais le faire en cassant les clichés qu’on peut avoir sur un réalisateur d’origine marocaine en France, en banlieue parisienne, qui décide de raconter son enfance.

Le film démonte les stéréotypes et crée des images personnelles de cette époque, on n’est pas dans le rythme « film de banlieue ». et le fait d’être dans les années 80 donne une distance temporelle au film, aux personnages... Il y a beaucoup de solitude, peu de dialogues, c’est rarement explicatif. Je voulais traduire l’époque par des sons et des images, de façon impressionniste et sensitive, de manière très fabriquée pour arriver à quelque chose de sensible.

J’ai utilisé des photos, des ralentis, des accélérés, des références à des réalisateurs plus ou moins connus, des vidéos et une galerie de personnages assez étoffée. Brahim fait preuve dès le début du film d’une imagination très riche. Il enferme ses rêves dans des bouteilles et le récit va tisser peu à peu cet imaginaire. Ce sont des images très précises dans ma mémoire qui sont à l’origine de Chroniques d'une cour de récré, lumières, odeurs, sons, que l’on a restitués très précisément.

Il y a aussi la part d’inconscient, il fallait lui laisser sa place. Même si je l’ai voulu très maîtrisé, le film se base sur des souvenirs tout en racontant autre chose que je ne maîtrise pas forcément. Comme par exemple, à la fin, où la végétation reprend le dessus dans la cour de l’usine. C’est un autre univers qui s’installe.

Le film met en perspective l’histoire ouvrière et celle de Brahim avec ses mésaventures, l’univers des adultes et l’univers des enfants. Comment avez-vous procédé pour équilibrer et rendre cohérente la cohabitation de ces deux mondes ?

On est toujours avec Brahim, dont les problèmes et les préoccupations peuvent sembler parfois superficiels. Je l’ai assumé du début à la fin. On n’est pas plus intelligent que lui, on voit ce qu’il voit. Son point de vue est parfois naïf, mais il est ouvert et sans préjugés. Il se nourrit de rencontres et au fur et à mesure devient de plus en plus mature. Le film s’affirme et grandit en même temps que Brahim.

Brahim a une relation très forte avec son père, qui ne parle pas beaucoup, mais exprime beaucoup de choses. La relation avec sa mère est moins présente. pourtant j’étais très proche d’elle dans la réalité. J’aurais voulu pouvoir mettre plus de détails chatoyants, mais pour ne pas surcharger, je me suis surtout attaché à sa présence, dans la maison mais aussi dans l’atelier de soudure où elle travaillait. Je précise que ma mère travaillait et ce, depuis l’âge de 18 ans. Ça offre un autre regard sur l’immigration des femmes, c’est rarement évoqué au cinéma et ailleurs, en général. Le rôle de la mère est joué par Dalila Ennadre qui est documentariste. C’est son premier rôle. D’ailleurs, l’apport des comédiens professionnels comme Vincent Rottiers (Moustache), Anne Azoulay (la maîtresse), Philippe Rebbot (le directeur de l’école) ou Raphaël Ferret (Girardi) a été très important. Ils ont permis aux apprentis comédiens, enfants et adultes d’être toujours à l’aise, malgré les contraintes.

Le tournage a été assez court.

Oui, 25 jours ! Il nous fallait tout de suite des gens qui incarnent au mieux les personnages. Instantanément. Avec une dimension cinématographique, un rapport physique à la caméra et si possible du charisme. Le père, joué par Mostéfa Djadjam, est le lien entre l’univers de Brahim et celui de l’usine. Je voulais quelqu’un qui puisse jouer un personnage un peu rude, tout en retenue et qui respecte ses enfants.

Sur la représentation de la classe ouvrière, le film dessine des possibilités qui vont à l’encontre aussi des schémas habituels. L’anecdote permet parfois d’aller à l’essentiel : ce qui peut nous sembler difficile est juste une fatalité pour un enfant. Un enfant s’adapte bon gré, mal gré aux turpitudes de la vie. La résistance est justement de se forger un imaginaire. Le gosse fabrique des images poétiques sans le savoir. On peut transcender un peu tout, même si ça ne guérit pas tout. Cet imaginaire est toujours ballotté, en mouvement, et cohabite avec la prise de conscience d’une réalité qui se dessine.

Vous étiez dans une économie plutôt drastique...

Oui et les décors des années quatre-vingt demandent quand même un peu de moyens ! On a fait un plan de travail au cordeau en prévoyant les angles de caméra pour pouvoir réutiliser certains éléments comme les voitures par exemple. Tout a été fait selon un petit budget et avec une année de décalage, une banque s’étant désistée une semaine avant le tournage initialement prévu. Mais le producteur, Philippe Delarue et toute l’équipe ont continué à croire au film. cela nous a contraint à tout reprendre avec une extrême précision. beaucoup de personnes occupaient deux à trois postes.

Finalement ce report d’un an nous a permis de repenser le film, de façon drastique, mais sans sacrifier les envies artistiques. on a essayé d’utiliser les contraintes au mieux, pour ne pas les subir.

Et avec les enfants ?

Avec les enfants qui avaient du coup un an de plus aussi, la seule difficulté a été la postsynchronisation car pour certains leur voix avait mué ! Quant à Yanis Bahloul qui joue le rôle de Brahim, il rêvait d’être acteur depuis l’âge de 4 ans. cest un bon souvenir, tous les enfants venaient d’horizons différents (et j’ai bien eu un copain chilien quand j’étais môme !), c’était une joyeuse troupe où chacun a beaucoup apporté au film.

Vous avez tourné sur les lieux de votre enfance. Qu’avez-vous ressenti en revenant à Pierrefitte-sur- Seine ?

J’ai été choqué par la dégradation et la ghettoïsation générale. Il y a moins de diversité sociale. Je me suis dit que c’était dur pour les enfants, mais en les voyant, j’ai compris que cela reste une cour d’enfants où se vivent tous ces moments forts que l’on trouve en partie dans le film. La résistance de l’enfance est bien là, en partie grâce à l’école et au travail des enseignants qui sont avec eux, au quotidien. C’est grâce à eux, que ces enfants et leurs parents peuvent résister, et espérer éventuellement des jours meilleurs...

Et le choix de Thelonious Monk pour la musique ?

Il est en atonie permanente, en parfaite cohérence avec la poésie décalée du film mais les silences sont également importants.

Il y a eu un gros travail sur la bande-son. La direction musicale donnée au compositeur, Jean-Christophe Onno, allait de Hendrix, Sly & the Family stone, Bob Marley, Erik Satie et des choses plus ludiques comme des génériques de séries des années 80. Je voulais que le son serve de tremplin pour l’imaginaire.

Thelonious Monk est toujours en rupture de rythme tout en suivant toujours sa ligne, on a l’impression qu’il trébuche, que ça rebondit et qu’il appuie sur ses touches comme une batterie, c’est très rythmique, puissant, en déséquilibre mais on avance. Il y a là quelque chose d’enfantin dans la capacité à s’interroger et remettre en question ce qu’on fait. Monk a un côté un peu au bord de la folie, incertain et imprévisible cela a donné le «la» du film.

FILM

Chroniques d'une cour de récré
France - 2011 - 1h25min - Comédie dramatique
avec Yanis Bahloul, Vincent Rottiers, Rocco Campochiaro, Philippe Rebbot, Dalila Ennadre, Mostéfa Djadjam, Billel Bouakel, Lilya Ibnou Ennadre

Pierreffite-sur-Seine, 1980. Brahim, 10 ans, habite avec sa famille dans l'usine de construction de grues dont son père, d'origine marocaine, est le gardien. C'est une période pleine de nouveautés pour le jeune garçon. Mais à l'usine, on annonce une délocalisation…