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FRED NICOLAS : "QUAND ON N’A PLUS RIEN OU PRESQUE... IL RESTE L’AMITIÉ, BIEN GRATUIT, À PORTÉE DE TOUS. "

Fred Nicolas : "Quand on n’a plus rien ou presque... Il reste l’amitié, bien gratuit, à portée de tous. "

A l’origine du film, il y a votre intérêt pour une rappeuse marseillaise, Keny Arkana...

C’est vrai. Alors que je voulais travailler sur des grands thè- mes que sont l’amitié, l’adolescence, la musique, mes filles m’ont fait découvrir cette jeune rappeuse, Keny Arkana, une adolescente rebelle qui s’est réfugiée dans la musique et a écrit ses premières chansons à 16 ans. J’ai eu un coup de cœur pour ses textes acérés et pour ses mélodies puissantes, son énergie, son engagement.

Le fait que ce soit une fille qui fait entendre une voix différente, là où elles n’ont pas souvent droit au chapitre, m’a donné l’envie de raconter une histoire de filles. Et sa personnalité à l’énergie impressionnante m’a inspiré le personnage de Lenny, une adolescente mal dans sa peau, qui exprime ses émotions par des textes qu’elle rappe ensuite sur des instrumentaux. Dans un premier temps, j’ai imaginé que Keny Arkana jouerait le personnage principal. Mais elle ne se sentait pas actrice.

De toute façon, comme elle était plus âgée, on aurait perdu ce côté adolescent du personnage. J’ai écrit le scénario porté par ses chansons et j’ai puisé dans les souvenirs de mon adolescence pour restituer l’âpreté des quartiers nord de Marseille, mais aussi sa vitalité et son humanité. Bien sûr le scénario n’est ni un biopic de Keny Arkana, ni un documentaire sur les cités, Lenny est un personnage de pure fiction et son parcours, un parcours inventé.

Pourquoi avoir fait appel à François Bégaudeau pour la co-écriture du scénario ?

Entre les murs aussi bien le livre que le film, ont compté pour moi. Peut-être parce que je suis fils d’institutrice, la vie de cette classe avec ce professeur qui met toute son énergie à tenter de transmettre sa passion pour le français m’a particulièrement touché.

Assez spontanément, j’ai donc contacté François, pour son expérience de la jeunesse au plus près de la réalité adolescente, et son regard critique sur la société. J’y voyais une sorte de continuité. à ce moment là, j’avais déjà écrit une première version du scénario, le film avait alors une dimension de conte, c’était une femme qui racontait à une petite fille son histoire d’amitié qui lui avait sauvé la vie.

Avec François, encouragés par Elisabeth Perez ma productrice, on a décidé d’écrire un film davantage ancré dans le réel. On a finalement trouvé le film, sur le chemin du réalisme social en avançant par couches successives, comme dans une partie de ping-pong.

Vous avez été assistant sur des films comme Bye bye de Karim Dridi ou Le Petit voleur d’Erick Zonca, qui montraient un Marseille très masculin. Alors qu’au centre de votre film, il y a deux filles… même si le titre peut laisser penser le contraire !

Je voulais donner la parole aux filles. Dans ces cités, des gamines ont peu de chances de devenir des contemplatives : elles doivent agir pour s’en sortir, c’est plus dur pour elles d’exister, de faire entendre leur voix. Et dans ce contexte, l’adolescence, l’âge des possibles, est aussi celui où l’on prend conscience des impasses. Où l’on ressent plus cruellement les injustices, où l’esprit d’aventure se heurte en permanence aux murs du quotidien et aux épreuves de la réalité.

Avec leur 18 ans, Lenny et Maxine doivent davantage se bagarrer que des garçons. Comme si elles partaient dans la vie avec un handicap, ou qu’elles avaient toutes les deux des chaussures de plomb. Elles traversent des épreuves bien trop lourdes pour leurs épaules et n’ont même pas idée de ce que pourrait être une vie facile. Elles se sentent à l’étroit dans ce paysage urbain désolé et nourissent des rêves d’envol.

Bien sûr je trouvais ces éléments intéressants et originaux pour être traités dans un film. En plus, même si Le Petit voleur fait partie des films auxquels je suis fier d’avoir collaboré, je n’avais pas envie de refaire quelque chose qui avait déjà été fait.

Le film repose sur la dynamique entre deux héroïnes très complémentaires.

L’amitié commence par une rencontre. Je voulais filmer un tandem de battantes. Je voulais créer un binôme, avec deux filles qui seraient presque le négatif l’une de l’autre. Lenny, une fille blanche de peau mais noire et torturée intérieurement, et Max, une petite black solaire et inventive.

Comme à l’adolescence tout est extrême, même l’amitié, celle que se découvre Max et Lenny est fusionnelle, exclusive. Lenny offre à Maxine des moments forts et enivrants, une vraie vie d’adolescente, libre et sauvage, elle ne sait pas y résister. Elle lui permet de se sortir de son quotidien difficile, qu’elle subit encore plus depuis la maladie de sa grand-mère. De son côté, à travers Maxine, Lenny réapprend à nouer des liens avec les gens, la vie, la société.

Également sur le plan musical, Max agit comme un révélateur pour Lenny. Elle a bien compris qu’il y avait quelque chose de vital pour Lenny dans le rap, que c’était son unique manière de s’exprimer, d’exorciser son passé douloureux et son avenir incertain. Max lui permet d’accoucher de ça, de parler d’elle-même pour la première fois. C’est d’ailleurs pour cette raison que Max apparaît en premier dans le titre : c’est grâce à elle que le miracle se produit.

Dans quelle mesure les deux actrices se sont-elles appropriées leur personnage ?

Je voulais des filles qui aient en elles quelque chose des personnages. Pour qu’elles puisent dans leurs vécus des sensations, et que ça les aide à restituer les émotions du texte. Pour Lenny il fallait donc quelqu’un de tourmenté et sombre. Et pour Maxine, il fallait une fille plutôt joyeuse et optimiste. Camelia et Jisca ont beaucoup apporté à leurs personnages. I

l y avait le scénario bien sûr, mais je les laissais assez libres. Je leur demandais souvent : « Que ferais-tu dans cette situation ? Que dirais-tu ? » et j’ai gardé beaucoup de leurs propositions. Sur le côté blessé, torturé, Camelia est sans doute allée plus loin que ce que j’avais écrit. Et puis peut-être que Lenny est devenue un peu moins bavarde que dans le scénario. On a opté pour une certaine économie de mots, en jouant sur les silences, les regards.

C’était très touchant de la voir s’épanouir au fur et à mesure du tournage. Le personnage de Max exigeait de la pudeur dans l’interprétation. Jisca est une actrice impressionnante. À la fois lumineuse et d’une intensité rare. Une fois canalisée, son énergie apporte beaucoup de souffle au personnage. Notre collaboration fut évidente et passionnante.

Camélia a aussi contribué à la partie musicale du film…

Je sentais qu’elle avait quelque chose à dire musicalement. Pendant la préparation, j’ai découvert tout ce qu’elle avait pu écrire et chanter. J’ai alors vu qu’elle avait un univers particulier, une formidable capacité à transformer ce qu’elle ressent en mots et une façon singulière de rapper. J’ai décidé de lui faire confiance, de lui confier les moments où Lenny rappe.

Pour moi, il y avait une logique là-dedans. Et plus Pand’Or donnait à son personnage, plus Lenny apparaissait. Les deux ont fini par se confondre. Camélia m’a proposé des instrumentaux avec son musicien Simon Neel, puis des textes.

Il y avait des contraintes liées au film, les morceaux devaient parler de Lenny, de Marseille. Dans le concert de fin, elle parle des sans-papiers expulsés, de la Françafrique, et ça fait évidemment écho au film. J’ai eu également envie de faire une tentative en travaillant sur le Concerto n°23 de Mozart. On en a samplé un extrait comme base de hip-hop et l’air est devenu un des fils conducteurs du film. Jusqu’au générique de fin, où on entend le morceau finalisé, comme un accomplissement de Lenny rappeuse. On voit là un des pouvoirs de la musique, qui traverse les âges et peut prendre plusieurs formes : un classique de Mozart devient la base d’un rap qui sert de vecteur pour Lenny, pour exprimer ses émotions.

Si les parents sont absents, il est vrai que Max comme Lenny ont des attaches familiales fortes. Max s’occupe de sa grand-mère, de ses petits frères et de sa sœur, tandis que Lenny est la mère d’une petite fille…

C’est vrai que comme le personnage de Lenny est sombre et solitaire au début, j’imagine que le spectateur est surpris de découvrir qu’elle a une fille. Même si Lenny a eu sa fille par accident, elle se découvre une fibre maternelle qui la maintient presque en vie. Sur le tournage, la petite qu’on a trouvée en casting était formidable, très épanouie. Et Camélia a été généreuse avec elle. Elle-même a une petite sœur dont elle s’occupe beaucoup, ça a été une chance.

Le personnage de Max, elle, a une conscience familiale très forte, un truc inné qui fait qu’elle prend la place d’une mère absente et qu’elle s’occupe de tout chez elle. Comme chez Pialat ou Cassavetes, j’avais envie de scènes familiales où ça bouge, ça vit, avec des gamins qui courent en criant, en rigolant… Et Jisca a parfaitement su embarquer avec elle les deux petits frères et la petite sœur du film.

C’est vrai que toutes les deux dans le film n’ont pas de parents, pas d’ascendants Je voulais qu’elle soient elles-mêmes ouvrières de leurs vies. Mais pour autant je ne traite pas cette absence comme un traumatisme de la vie, elles le dépassent.

Contrairement aux clichés, les rapports entre les adolescentes et les adultes (professeurs, éducateurs…) ne sont pas systématiquement conflictuels…

Absolument. Je ne voulais pas faire une représentation caricaturale des relations entre les adolescents et les adultes. Effectivement il y a de la violence, mais les rapports entre les jeunes et les éducateurs par exemple sont plus nuancés et complexes que ça. Également, je n’avais pas envie d’en rajouter dans la noirceur. Pour moi, les éducateurs, les enseignants, même les policiers quelque part, essaient de faire en sorte que ça se passe bien. Ils sont au service des autres, ils ont des convictions, des difficultés aussi. J’ai essayé d’éviter le face à face schématique, avec les bons d’un côté et les méchants de l’autre.

Le Marseille que vous montrez est très hétérogène, à la fois urbain et bucolique, il y a à la fois les cités et les calanques…

Marseille, c’est ma ville intime. C’est un cliché de le dire mais c’est vrai : c’est une ville avec des contrastes très forts. Avec aussi bien des quartiers pauvres que des quartiers bourgeois et protégés. C’est sans doute l’unique ville au monde dont les canons, ceux du fort Saint-Jean qui borde le Vieux Port, sont braqués non pas vers le large, mais vers la ville et ses habitants ! Je voulais qu’il y ait dans le film une dimension d’aventure, que les filles fassent un voyage dans l’inconnu pour se sortir de leur zone. Marseille permet cela. J’ai voulu transcender le réalisme social pour faire un film plus poétique et optimiste, montrer le monde violent de la banlieue mais aussi celui des criques ensoleillées et des quartiers résidentiels.

Au-delà de vos propres souvenirs d’adolescent à Marseille, avez-vous fait un travail d’enquête sur le terrain pour la préparation du film ?

Bien sûr. On a tourné dans la cité Consolat, la première des quartiers nord. Après, il y a les cités plus dures, la Castellane, la Bricarde et d’autres. Je l’ai choisie pour son côté cinématographique, avec ses colonnes de béton, cette autoroute qui passe juste en bas, et cette vue somptueuse sur la mer et l’horizon. Et en plus d’être une cité un peu pré- servée, un de mes copains d’adolescence y habite encore. J’y suis allé régulièrement pendant l’écriture, une fois tous les deux mois environ. Et dès que le film a été lancé, j’y suis allé quasiment tous les jours, pour aller à la rencontre des gens. Je ne voulais pas arriver en force avec les camions, essayer de saisir des choses à la volée… ça aurait été la catastrophe.

La question de la drogue dans les cités n’est pas évacuée…

C’est une réalité terrible. Quand j’y habitais gamin, ça n’avait pas atteint le degré actuel. Aujourd’hui La Bricarde est le supermarché de la drogue. Paradoxalement, l’endroit est aussi un des plus sûrs de la ville. Le trafic fait vivre bon nombre de gens, surtout des jeunes qui, au lieu de chercher un boulot, font les guetteurs pour gagner 50 euros par jour. J’avais envie d’en parler comme d’un fait de société, d’une réalité de ces quartiers. Je pensais qu’il fallait aborder cette question de façon simple, parler de ces gens qui ont conscience que c’est mal, mais qui en même temps n’ont que ça pour ramener un peu d’argent à la maison.

La musique est bien sûr très présente dans le film, et pas uniquement du rap…

Pour moi dans le rap, il y a une majorité de choses sans intérêt que je ne veux même pas qualifier de musique. Le rap est souvent synonyme de machisme, de sexisme, de violence gratuite, et musicalement sans recherche. Mais pour moi les valeurs du hip-hop ont une certaine noblesse, et quand c’est bien, c’est très bien.

Le rap peut parfois être entraînant, engagé, poétique. La musique était un des éléments essentiel du récit. Je voulais que mon héroïne ait un lien particulier avec la musique, un lien sacré. Car le véritable plaisir de Lenny, son refuge, c’est la musique. Elle a d’ailleurs des goûts éclectiques, elle écoute du classique, du jazz, de la pop, de la soul.

C’est là sans doute que la personnalité de Lenny rejoint la mienne : au-delà même du fait que c’est un moyen de s’exprimer, c’est une façon de se faire du bien. Comme dit Lenny, un peu naïvement, : « La musique, c’est la vie ». Au Festival de St-Jean-de-Luz, Xavier Beauvois m’a dit : « Tu m’as fait comprendre le rap ! » ça m’a touché.

FILM

Max et Lenny
France - 2013 - 1h26min - Drame, Fiction
with Camélia Pand'Or, Jisca Kalvanda, Adam Hegazy, Cathy Ruiz, Martial Bezot, Pierre Salvadori, Mathieu Demy, Alvie Bitemo

Mère d'une petite fille de deux ans, Lenny a la rage en elle, qu'elle exprime dans des carnets où elle écrit des paroles de chansons. Habitant dans une cité des quartiers nords de Marseille, elle tente de se faire une place dans le monde du rap. Lorsque Lenny…